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Marion Aubert
Joël Jouanneau
Joël Jouanneau

"Quelle est la nature du Heyoka" ? s’interrogeait Joël Jouanneau, à travers mille facéties langagières, pour ouvrir la cérémonie d’anniversaire de la collection Heyoka Jeunesse, qui célébrait samedi 5 décembre ses dix ans d’existence… Ce clown sacré, joyeux, salvateur, symbole de la collection, est un véritable nœud de paradoxes : étant à la fois une chose et son contraire – si on le voit, c’est qu’il n’y est pas - il insuffle un esprit de vertigineuse liberté.

C’était une véritable fête pour tous, au Théâtre des Abbesses : l’occasion d’entendre des lectures croisées de nombreux textes phares de la collection, de Pinok et Barbie de Jean-Claude Grumberg à La Nuit électrique de Mike Kenny ou La Vraie Fiancée d’Olivier Py, prises en charge par les comédiens du Théâtre de Sartrouville, et ponctuées d’intermèdes musicaux. Les extraits présentés, jubilatoires, rappelaient à qui mieux mieux l’esprit d’Heyoka, sa poésie, son humour, ses audaces aussi. Joël Jouanneau et Marion Aubert étaient présents sur scène pour prêter voix à leurs derniers-nés, L’Enfant cachée dans l’encrier et Les Orphelines : l’un assis, la main levée, faisant résonner l’étonnante musique de son conte fraternel, toujours en quête d’une nouvelle syntaxe, d’un chahut des règles qui fasse résonner les mots autrement ; l’autre debout, impressionnante de vivacité, prise au jeu de sa propre diablerie, dont les passages délirants ou provocateurs ont provoqué de vives réactions dans la salle… Conçu et mis en scène par Dominique Bérody, ce petit spectacle très réussi a éveillé l’appétit, voire la fringale… de livres (beaucoup de livres), et de gâteau (un énoooorme gâteau). Un tirage au sort a permis à une quinzaine d’enfants de repartir avec un carton complet de la collection Heyoka, de quoi satisfaire leur gourmandise ! Et la cérémonie s’est prolongée en goûter d’anniversaire, avec chanson et bougies, tandis qu’une séance de dédicaces permettait aux jeunes lecteurs de rencontrer auteurs et illustrateurs.

Heyoka Jeunesse est l'une des collections lancées par les maisons d’édition théâtrale en quête de diversification de leur production, à l’orée des années 2000. En 1999, Actes Sud-Papiers est la première maison à franchir le pas, avant Théâtrales, et l’Arche. C’est pour des raisons de clarté de l’offre que la collection se crée à l’époque. Elle se place ainsi lisiblement aux côtés de la collection « Théâtre » de l’Ecole des Loisirs, lancée par Brigitte Smadja en 1995 au sein d’une maison d’édition dédiée à la littérature de jeunesse.

On connaît le prodigieux succès commercial du secteur « littérature de jeunesse », dès les années 1970 et jusqu'à nos jours. Qu’en est-il du théâtre destiné aux jeunes ? L’affaire est moins évidente, et réclame un fort militantisme de la part de ses défenseurs, comme l’ont constaté les pionniers des années 1980-1990 : « Très Tôt Théâtre » (Dominique Bérody), les éditions La Fontaine (Janine Pillot), ou encore les « Cahiers du Soleil Debout » (Lansman). Il n’empêche que ces efforts ont payé, et que le théâtre contemporain pour la jeunesse trouve aujourd’hui une certaine reconnaissance, en particulier depuis que le Ministère de l’Education Nationale a mis en valeur certains de ces textes en les inscrivant sur les listes de lectures conseillées au cycle 2, entraînant une dynamisation de l’ensemble. Pour les maisons d’édition théâtrale, les collections jeunesse servent même de locomotive au reste de la production, comme l’explique Pierre Banos (éditions Théâtrales) : le volume des tirages dans le secteur jeunesse place rapidement un certain nombre de titres parmi les meilleures ventes. Pour autant, les éditeurs de théâtre ne conçoivent pas les textes pour la jeunesse comme une catégorie à part : l'enjeu, défendre le théâtre contemporain, est le même.

La collection Heyoka Jeunesse est coéditée par Actes Sud-Papiers et le Centre Dramatique de Sartrouville. Ses livres sont essentiellement destinés à l’enfant lecteur, et Claire David, responsable éditoriale, travaille à la constitution d’un répertoire de textes, en totale indépendance vis-à-vis de la scène. Certes, les pièces qu’elle publie connaissent souvent au même moment une création scénique, et rendent compte d’une certaine actualitéheyo_3 du spectacle jeune public. Néanmoins l’objectif fondamental est d’accrocher un lectorat, qui se situe souvent, de fait, au niveau du collège ou de la fin du primaire. Sur le plan générique, les textes publiés sont extrêmement divers, certains relevant de pratiques narratives classiques (comme « Le Petit Chaperon rouge » de Pommerat), d’autres faisant intervenir des allégories, des ellipses, dans un registre plus poétique (par exemple Mike Kenny, ou Joël Jouanneau).

La marque de fabrique de Heyoka Jeunesse, c’est bien sûr le choix original de publier du théâtre illustré. Les livres ne sont pas conçus comme des albums, et les illustrations sont avant tout des points d’accroche visuels. Il s’agit de proposer au jeune lecteur une représentation de ce qui est dit dans le texte, sans entrer dans une entreprise de figuration systématique. La couverture et la quatrième de couverture forment un thème commun, et doivent raconter toute l’histoire du point de vue de l’illustrateur. D’autres éléments, plus ponctuels, sont placés à l’intérieur du livre, en fonction des blancs de la mise en page. Seules exceptions : « Les Trois Jours de la queue du dragon » de Jacques Rebotier et « Jojo le récidiviste » de Joseph Danan, où la forme album est adoptée (c’est-à-dire que la mise en page est traitée intégralement par les illustrateurs) ; elle permet d’entrer plus facilement dans une écriture plus déroutante, où la matière textuelle et l’approche graphique sont combinées.

C’est le premier texte de Marion Aubert à l’intention du jeune public, écrit à la suite d’une commande du Centre dramatique national de Vire, dans le cadre du projet « La femme est-elle un homme comme les autres ? » Partant du thème douloureux de l’infanticide des petites filles en Asie, ce texte audacieux nous raconte l’histoire de Violaine, enfant d’un de ces pays où les filles ne sont pas désirées. Un monsieur, écrivain, cherche à percer à jour le secret de ces fillettes disparues, et se trouve entraîné, presque malgré lui, dans leur drôle de danse. Un monde fascinant et énigmatique se construit, une fantasmagorie ravageuse où chaque mot porte son pesant d’images.

Lire notre critique des "Orphelines" >

Voici quelques propos recueillis lors d’un échange avec le metteur en scène, Johanny Bert, et les comédiens Thomas Gornet et Aurélie Edeline.

Marion Aubert
Marion Aubert
Aurélie Edeline : Quand ils ont vu ce reportage de Manon Loiseau, sur les infanticides et les foeticides en Inde, ils en ont aussitôt parlé à Marion Aubert. Même si elle n’avait jamais écrit pour le jeune public, elle avait une écriture très fantaisiste, voire enfantine sous certains aspects. Surtout si on regarde ses personnages : certains ont un genre « petites filles cruelles. »

Johanny Bert : En faisant appel à moi pour la mise en scène, Pauline et Vincent avaient dans l’idée de faire un spectacle avec des marionnettes. Mais Marion ne s’est pas posé la question de savoir quels personnages seraient des acteurs, lesquels seraient des marionnettes. L’important pour elle était de se sentir très libre sur le sujet, de ne pas se trouver prisonnière d’un genre donné. Quand j’ai lu, j’ai trouvé beau que Violaine soit une marionnette. Je m’intéresse surtout au rapport qui s’établit entre marionnettes et comédiens, à ce qui se joue entre eux.

Johanny Bert : Ce que j’ai aimé tout de suite dans son travail, c’est qu’elle propose, dans les mots, beaucoup d’images, qui laissent de la place pour du jeu. L’intéressant, alors, comme souvent au théâtre mais tout particulièrement pour ce texte, était de choisir ce qu’il y avait à montrer, et, par opposition à ça, ce qui est dit par le texte et qui suffit. Et puis encore, éventuellement, ce qui vient contredire le texte. Je pense, par exemple, à ce journal qui contient le mot « bassine », sous lequel une petite fille est morte. Dans la mise en scène, quand l’écrivain referme le livre, de l’eau s’en écoule pour de vrai. C’est que tout à coup des choses peuvent être véritables.

Ce texte, parfois, dit des choses tout à fait incroyables : le Monsieur dit, par exemple, que Violaine pisse debout pour l’impressionner. On aurait pu le montrer, on ne l’a pas fait. Mais ensuite, le personnage de Magali crache un jet de pipi, et là on se permet un authentique petit jet, pschitt. Pour montrer que c’est vrai, que c’est possible. Ca fonctionne comme des petites piqûres, qui rappellent que ce ne sont pas que des mots. Ce que j’aime aussi, c’est que son écriture dit une chose, et puis l’annule. Elle nous dit d’abord que Violaine a 8 ans, puis qu’elle est mariée, avec trois enfants, puis qu’elle a déjà fait l’amour, puis qu’elle a peut-être un fiancé… Qu’est-ce qui est vrai ?

Aurélie Edeline : Anthony (le comédien qui joue le Monsieur) et moi, on a travaillé avec 13 classes à Vire, des enfants du CE1 au CM2. On arrivait avec deux questions. D’abord, on leur disait : dans certains pays, il paraît que les petites filles ne sont pas désirées… vous pourriez mener l’enquête ? Ensuite, on leur demandait ce que c’était d’être un petit garçon ou une petite fille aujourd’hui. A chaque rencontre, on lisait des extraits du texte de Marion, et puis on mettait en place un débat autour des informations qu’ils avaient recueillies, aidés de leurs instituteurs. On jouait vraiment le jeu, et ils étaient fiers de nous aider, de nous montrer ce qu’ils avaient trouvé. Un des bilans de la rencontre, c’est de constater qu’ils ont beaucoup moins d’appréhension que nous à parler de la mort. Ils en parlent sans gêne, avec une simplicité qui nous trouble presque.

Johanny Bert : Et la dernière étape, c’est quand ils viennent voir le spectacle. C’est un fonctionnement très idéal, qu’on essaie de reproduire en tournée, mais ce n’est pas toujours possible. Quand on procède comme ça, le spectacle les concerne : on les attrape très réellement sur le thème. Tout ça m’a rassuré, car j’avais malgré tout des craintes sur le texte. Je ne connaissais pas très bien cet âge-là, où ils en sont dans leur vie. C’est donc très important de les voir et de les entendre en répétition publique, d’entendre ce qu’ils se disent pendant la représentation. Ce qui est sûr, c’est qu’ils entendent très bien le texte, et qu’ils comprennent la cruauté. Quant à l’identité homme/femme, on est en plein dedans à partir de 6 ans, ça se voit en cour de récréation, à la façon dont les groupes commencent à se scinder. Au final, l’écriture, je la trouve juste et un peu culottée. En fait, je suis épaté par l’heureuse rencontre que ce texte fait avec les enfants. Ce qui me fait plaisir, c’est de voir qu’ils réagissent vraiment sur des mots, des éléments de sens. C’est la preuve que ça fonctionne, qu’ils sont dans l’écoute. Je crois que Marion a su toucher des points qui interrogent vraiment les enfants. Ca tient à son lexique, aux images qu’elle sait créer. Ce qu’elle a de ludique, de loufoque, est un vrai appel à l’enfance.

Johanny Bert : Il faut être sensible aux réactions des spectateurs, sentir ce qui se passe pour eux à chaque image, à chaque mot prononcé. Le public est une sorte de baromètre.

Thomas Gornet : Il y aura toujours des adultes qui seront choqués parce qu’on dit des mots vulgaires. A la création, sur le mot « pute », il y a eu une forte réaction. On avait voulu anticiper cette réaction, en faisant entendre un « oh » choqué en off de la part des filles de l’orphelinat. Mais ça n’a pas empêché les enfants de réagir, et du coup il y a eu double réaction. Pourtant Marion Aubert tenait beaucoup à ce qu’on ose ce mot-là.

Johanny Bert : C’est pour cela que finalement on a remplacé ce mot. Pour moi, si les adultes trouvent que le spectacle est vulgaire et que ça les choque, on n’est pas sur le bon fil. Si la pièce est choquante parce qu’on parle directement de petites filles mortes, alors c’est juste. Si, en revanche, le petit mot « pute » se charge de tout le poids choquant, on fait fausse route. Il ne s’agit pas de censure, la vulgarité reste possible ; mais il faut toujours se poser la question de savoir si ça raconte la bonne chose au bon endroit. Il ne faut pas que le mot « pute » devienne la montagne qui cache la vraie violence.