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Suzanne Lebeau
Suzanne Lebeau
L'Ogrelet, mise en scène François Gérard (La manivelle - 2009)
Suzanne Lebeau
Suzanne Lebeau

Pour François Gérard, responsable artistique du théâtre La Manivelle à Wasquehal, près de Lille, la rencontre de l’auteure Suzanne Lebeau a une signification fondamentale. En l’espace de quelques années, il a monté pas moins de quatre textes de la dramaturge québécoise. « La diversité de ses pièces permet d’en mettre en scène plusieurs sans avoir le sentiment de se répéter », explique-t-il. Et, sans doute, une affinité particulière le lie à l’intensité des voix qui parcourent son théâtre, à son pouvoir de raconter des histoires… et surtout à un « Québec imaginaire » qu’il s’est forgé au fil du temps, dont on ne sait trop d’où il lui vient, mais qui le conduit cette année encore à imaginer de mettre en scène « Emile et Angèle », de Françoise Pillet et Joël da Silva, récit d’une correspondance entre deux adolescents, l’une française et l’autre québécois… Un pont s’est établi entre la Manivelle et ce Québec rêvé, un pont qui lui a permis, au cours des années 2000, de se confronter à des textes littéraires, et d’y découvrir plus sûrement son identité et le sens de son adresse au jeune public.

Aussi, la venue de Suzanne Lebeau et de la Compagnie du Carrousel, qu’elle codirige à Montréal avec le metteur en scène Gervais Gaudreault, constitue un véritable événement. Impression partagée par René Pillot, ancien directeur du théâtre La Fontaine de Lille : lui-même avait accueilli la compagnie au début des années 1980, et avait mis en scène dans la foulée une autre version du spectacle « Une lune entre deux maisons ». « Quel chemin parcouru depuis, et quelle évolution dans les préoccupations ! » ne peut-il s’empêcher de remarquer. Il y a un monde, en effet, entre cette première pièce sur les peurs enfantines, narrant la construction progressive d’une amitié entre de tout jeunes enfants, et celle que la Compagnie du Carrousel nous a donné à voir les 11 et 12 mars : « Le Bruit des os qui craquent », pièce dure et lucide, construite sur le thème douloureux des enfants soldats. Un monde ? « Trente ans », répond Suzanne Lebeau, trente ans faits de contact avec les enfants, trente ans durant lesquels elle a appris à faire confiance à leur intelligence, à leur sensibilité, à leur grande force morale. « C’est eux qui m’ont fait faire tous les pas », affirme-t-elle. Et il est facile de marcher dans ses traces, de « Une lune » à « Salvador », de « Salvador » à « L’Ogrelet », pour mesurer ce creusement progressif qui s’opère dans l’écriture, l’entraînant graduellement vers des problématiques d'une portée universelle.

Écouter Suzanne Lebeau peut donner le vertige. Au cours des débats et rencontres qui se succèdent, on est frappé par l’intensité de sa présence, et la clarté du message qu’elle délivre : écrire pour les enfants, c’est d’abord penser à eux, et avec eux. En France, nous sommes assez peu habitués à ce discours, de la part des créateurs, puisqu’un certain consensus voudrait que la question du destinataire soit laissée dans l’ombre, comme si ce problème très secondaire n’était jamais assez vite réglé. Pour expliquer la genèse de sa création, Suzanne Lebeau tient à mentionner sa rencontre décisive avec les enfants des écoles, à qui elle a demandé, après leur avoir projeté des extraits d’un documentaire, si la question des enfants soldats les concernait, si littéralement on avait le droit de leur parler de ces choses-là. « Vous en avez le devoir, lui ont-ils répondu » – avec univocité, d’après elle. Comment, sinon, savoir et agir en conscience ? Pourtant, Suzanne Lebeau rencontre aujourd’hui des difficultés auprès des programmateurs, et des éditeurs, pour obtenir que sa pièce soit jouée et donnée à lire à des enfants aussi jeunes qu’elle le souhaiterait – c’est-à-dire dès dix ans. « Tout cela, explique-t-elle, est le fruit d’un malentendu ». La pièce raconte l’évasion de deux enfants soldats d’un camp rebelle, et leur chemin de lutte pour rejoindre le village. Certes, l’évocation des violences subies et infligées par la jeune Élikia, n’est en rien édulcorée. La réalité de la guerre, son absence totale d’éthique, quel que soit le camp, n’est pas davantage éludée. C’est pourquoi les adultes pensent que la pièce est dure, parce qu’ils la reçoivent du côté de l’impuissance de l’infirmière, ou de l’indifférence coupable de l’assistance appelée à juger. Mais les enfants spectateurs, eux, sont du côté de l’action ; ils sont avec les enfants, et partagent le sursaut d’humanité qui conduit Élikia à s’enfuir, à quitter les rebelles. Ils ressentent profondément la possibilité de la résilience, et la pièce leur parle d’espoir. « Je crois plus que jamais à l’importance de l’identification », assure Suzanne Lebeau. Et si son souhait le plus vif est d’émouvoir les enfants, c’est en leur faisant toucher du doigt, le plus exactement possible, la réalité brute.

 

Si on compare la mise en scène de Gervais Gaudreault à celle que proposait récemment la Comédie française, on est frappé d’abord par la différence de rythme. Au lieu de scander le texte face public, selon une dynamique de parole rapide, dure, incisive, les comédiens québécois choisissent un retrait en fond de scène, derrière un voile où se projette l’ombre des arbres, pour montrer l’histoire des enfants, et adoptent un rythme d’une saisissante lenteur. C’est surtout l’infirmière, postée en avant-scène pour témoigner, qui, dans sa grande sobriété de ton, donne du poids à chaque mot en les retenant aussi longtemps que possible. On dira si l’on veut que ce n’est pas didactique, ou qu’il n’y a pas de pathos – moi je pense que si, que c’est ainsi qu’il faut aimer Suzanne Lebeau. C’est ainsi que se comprend, sur fond de guerre civile, l’apparition dramatique d’Élikia, arc-boutée sur sa kalachnikov, allant et venant dans sa terreur vindicative, prise au piège de cet environnement sombre et redoutable, où nulle loi ne protège l’enfant, jusqu’au point où, aidée de Joseph, elle parvient à se sauver elle-même.

On ne sortira, donc, pas indemne de la visite de Suzanne Lebeau et de la compagnie du Carrousel, à la Manivelle. Certains, comme Marie-Pierre Feringue (comédienne qui joue la mère dans « Salvador » et « L’Ogrelet »), se sentent entrer dans une phase de conscience accrue, réinterrogeant leur pratique et leur responsabilité. D’autres, comme Alexandra Bouclet (responsable de l’action culturelle), font le plein d’énergie et de ferveur, dans cette semaine densifiée par la présence québécoise.

Suzanne Lebeau
Salvador ou la montagne, l'enfant et la mangue (La manivelle)

Le site du Théâtre de la Manivelle >

Outre les productions de la Manivelle, on peut citer, parmi les adaptations récentes des textes de Suzanne Lebeau, en France :

Dans le cadre d'un compagnonage de longue date, le Théâtre Jean Vilar de VItry sur Seine a accueilli huit pièces de la Compagnie du carrousel Le site du Théâtre Jean Vilar >