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Si j'étais grand

"Si j'étais grand"

Il existe aujourd’hui un répertoire théâtral de qualité pour les jeunes spectateurs… Mais qu’en est-il des jeunes acteurs ? À quand des textes forts, pertinents, novateurs, pour remplacer les sempiternels sketchs et autres patchworks désincarnés, présentés faute de mieux lors des spectacles de fin d’année ?

C’est la question que se sont posée Adeline Détée et Patrick Ellouz, comédienne et metteur en scène de la Compagnie du Réfectoire, à Bordeaux. Depuis 2000, ils se consacrent à la création théâtrale à destination du jeune public. Le répertoire contemporain, Adeline Détée le connaît sur le bout des doigts ; tant et si bien qu’un jour, la voilà qui hardiment prend sa plume et s’adresse aux auteurs qu’elle aime pour leur demander, tout simplement, s’ils ne voudraient pas écrire des textes pour les jeunes acteurs, ces oubliés du genre. À cette sollicitation originale, susceptible de chambouler leurs habitudes d’écriture, les auteurs choisis ne se sont pas dérobés.

Nous voici, en 2010, à la troisième édition de « Si j’étais grand ». Un projet qui se veut le plus complet possible, englobant commande aux auteurs, édition, mise en scène, et rencontre avec le public. Temps de l’écriture et temps de la mise en scène sont néanmoins clairement dissociés : les jeunes sont traités comme des acteurs, travaillant dans des conditions professionnelles, tandis que les auteurs se voient réserver en amont un espace de liberté, échappant ainsi à la "pièce de circonstance", écrite pour un groupe précis. L’idée est d’offrir des textes ouverts, susceptibles d’être remis en jeu par la suite dans des ateliers de pratique théâtrale.

Sur le plan éditorial, un partenariat est établi avec les Éditions théâtrales, qui publient les textes dans la collection « Théâtre en court », et adoptent cette année le titre « Si j’étais grand », gage de pérennité pour le projet de la Compagnie. On se situe, sans aucun doute, dans une démarche de recherche, qui rend possible l’émergence de dramaturgies spécifiques, à mesure que se diversifient les partenaires du projet, de Suzanne Lebeau à Sylvain Levey en passant par Fabrice Melquiot, Françoise du Chaxel ou Dominique Richard. Ces textes courts sont des météores, fragiles éclats d’évidence plus ou moins maîtrisés, de l’aveu même de leurs auteurs ; fragments détachés de leur œuvre, avec laquelle ils entrent en résonance.

Cette année, la Compagnie du Réfectoire a choisi d’introduire une dimension européenne, en invitant, aux côtés de l’auteure française Karin Serres, le dramaturge belge Jean-Marie Piemme, et Mike Kenny, homme de théâtre britannique. Ceux-ci se sont vu imposer un cahier des charges très précis : écrire un texte court, pour une distribution entre 8 et 12 acteurs, dont il leur était demandé de fixer précisément les âges. En revanche le thème, reconduit d’une édition à l’autre, laisse toute latitude à la créativité : « Si j’étais grand, rêves et utopies d’une enfance d’aujourd’hui ».

Dès la réception des textes, la Compagnie a demandé aux trois théâtres partenaires de trouver une distribution. Mais surtout, pas d’audition : les acteurs sont recrutés sur la base du volontariat, et peuvent être de vrais débutants. La motivation est l’unique condition requise, et elle est fondamentale, puisque les jeunes acteurs doivent ensuite s’astreindre à un rythme de travail exigeant, ramassé sur une durée de neuf jours (deux week-ends et une semaine de vacances), avant les trois représentations organisées dans chacun des lieux partenaires.

Devenue metteur en scène à l’occasion de ce projet, Adeline Détée découvre l’excitation particulière de mettre les premières voix sur des textes nouvellement créés. « Travailler avec de jeunes acteurs, dit-elle, ramène de façon évidente aux sources du théâtre, à sa base même, qui est le jeu ». À la différence des comédiens adultes professionnels, qui sont dans un travail de précision, les jeunes acteurs concilient énergie et fragilité. Ils sont encore « à la recherche de leur constance »…

Quel type de personnages peut-on faire jouer à des jeunes ? Contre toute attente, nos auteurs apportent des réponses très différentes… qui sollicitent la créativité des metteurs en scène.

Pour la deuxième fois associée au projet « Si j’étais grand », Karin Serres propose un texte qui se rend remarquable par son souci d’équilibre des rôles : un grand effort dans l’écriture est manifeste pour ne pas imposer de personnages principaux. À travers un espace vécu et traversé, celui du « terrain synthétique », lieu des divagations adolescentes.

Quelques mots échangés avec l’auteure :

Écrire pour des groupes de jeunes acteurs, c’est exactement comme écrire pour le théâtre amateur. C’est un travail spécifique. Pour cette raison, les gens pensent que c’est du sous-théâtre. Si tu veux mon avis, c’est un problème de vision de l’art. La vérité, c’est que ce sont des textes qui sont plus durs à écrire, qui obligent à réfléchir, parce qu’il faut les nourrir avec de la langue, de la fiction, il faut chercher l’ouverture… En plus, les compagnies amateurs ou les distributions d’enfants comédiens ont des problèmes spécifiques, en particulier ils sont très nombreux, on ne peut pas leur dire : débrouillez-vous avec cette pièce à trois personnages ! Ça doit être une préoccupation forte de répondre à ces gens.
Heureusement on se met à réfléchir à ça, et c’est important qu’il existe des initiatives comme celle de la Compagnie du Réfectoire, qui passe des commandes à des auteurs. Ça permet de lever les tabous. Ça oblige à voir le texte pour enfants comédiens comme un objet artistique.

J’ai vite remarqué que faire jouer des adultes à des enfants, c’était la cata. Un vrai piège. Il vaut mille fois mieux leur faire jouer des enfants et des jeunes de leur âge, mais qui vivent une expérience décalée, ou fantastique ; ou alors prendre des personnages carrément irréalistes. Mais il est impossible de leur faire jouer, de façon réaliste, des personnages trop proches d’eux mais qui ne sont pas eux. Le plus important, c’est qu’ils aient du plaisir à jouer, il faut donc éviter les pièges, donner des appuis.

Le théâtre est dans l’urgence d’être repensé, en particulier dans son rapport avec le public. C’est aussi sa grande chance. Si on oublie de penser au destinataire, si on fait du théâtre pour nous-mêmes, c’est juste sans intérêt, il n’y a plus de dialogue entre la fiction et la vie quotidienne. Or il y a des espace-temps à partager. Notre job, c’est de bâtir des espace-temps partageables.

Quel farceur, ce Mike Kenny! Spécialiste de l’écriture de commande, il ne se trouve jamais assez contraint. Le thème choisi par la Compagnie du Réfectoire, « Si j’étais grand » le déboussole, car enfin, n’est-ce pas une prescription un peu trop légère, flottante, évasive ? Qu’à cela ne tienne ! L’auteur s’impose alors sa propre contrainte, indiquant au début de son texte : « La convention, dans cette pièce, est que les jeunes acteurs habitent des corps très âgés. Plus l’acteur sera jeune, plus le personnage qu’il jouera sera vieux. Et inversement. »

On retrouve ici une préoccupation très dominante dans l’œuvre de Mike Kenny : exprimer la parenté profonde qui unit les plus jeunes et les plus vieux. Le même instinct qui lui a suggéré de confier un rôle d’enfant à un comédien d’une soixantaine d’années, dans « Le Jardinier », l’incite ici à situer sa pièce pour jeunes acteurs dans un hospice pour personnes âgées. L’idée avait de quoi effrayer les metteurs en scène, car dans le cadre d’un travail intensif, comment pouvaient-ils, sans tomber dans le glauque, amener les jeunes à incarner de si vieilles personnes, fragiles de corps et d’esprit ?

À malin, malin et demi. Patrick Ellouz n’aura de cesse de dévoyer la contrainte. Dans un petit prologue métathéâtral, les jeunes acteurs décident qu’ils ne pourront pas jouer le jeu selon toutes les règles. Surtout, par la suite, le parti pris est de maintenir et d’affirmer le dynamisme des corps juvéniles envers et contre un texte qui leur prête rigidité et impotence. Un choix de mise en scène que Mike Kenny est sûrement loin de condamner. Contre le partage équitable des répliques réalisé par Karin Serres, c’est une structure chorale qui s’impose ici, esquissant les silhouettes d’un vieux petit monde.

Au final, ce spectacle s’avère particulièrement touchant et ambigu. Le personnage central, Tobias, a oublié soixante-quatorze ans de vie et se croit petit garçon au milieu de vieillards. Accepter alors son reflet dans le miroir a quelque chose de douloureusement improbable. Que voit-il, Tobias, penché sur sa propre image, tel un Narcisse consterné ? L’enfant que nous voyons et qu’il n’y peut plus voir ?

Ces temps-ci, le théâtre pour adolescents et jeunes adultes a la cote. La joyeuse bande imaginée par Jean-Marie Piemme est galvanisée par le désir de médiatisation – les paillettes, le champagne, la gloire ! Mais à travers ce désir, trouvera à s’exprimer, mezza voce, l’aspiration plus profonde que chacun porte au fond de soi. Gravissant les marches du festival de Cannes, pour de faux pour de vrai, chacun cherche en soi-même, dans le secret de l’intime, l’expression d’un désir authentique.

« On a vraiment aimé jouer ce texte, me confie Alice, surtout parce qu’on était tout le temps tous ensemble sur la scène, à porter la pièce, sans qu’il y ait un rôle qui s’affirme plus que les autres. C’était du pur plaisir. Et maintenant il y a entre nous une solidarité très forte. »
Jean-Marie Piemme, lui, déclare que le fait d’écrire pour les jeunes acteurs ne change rien à sa pratique particulière d’écrivain. D’ailleurs il n’a pas véritablement choisi de le faire, répondant tout simplement à la proposition qu’on lui a faite. N’empêche qu’il s’est prêté avec plaisir à l’exercice. Gageons qu’il y reviendra.