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Si j'étais grand
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Rencontre avec Karin Serres. Reportage photo : Claude Hazane

"Pour ainsi lire"

À voix haute, à voix basse ? Tout seul ou à plusieurs ? Face à face ou dos à dos ? Que de fantaisie possible, que de poésie immédiate et spontanée dans l’acte de lire du théâtre ! Une pratique à laquelle la plupart des adultes semblent avoir renoncé, mais que les enfants s’approprient de bon cœur. Les expériences menées en milieu scolaire prouvent qu’ils sont sensibles à la littérature théâtrale, pour peu qu’on les initie aux codes, et surtout qu’on les mette en contact avec bon nombre de pièces, en phase avec leurs préoccupations : très vite ils peuvent devenir des lecteurs avertis, capables de comparer entre elles les écritures, d’exprimer des goûts… À mesure que s’édifie un répertoire de théâtre pour la jeunesse, publié par des maisons d’édition attentives à la qualité littéraire et à la pertinence des sujets, il n’est franchement pas bête d’aller à la rencontre d’un lectorat susceptible d’y trouver son compte !

photoLe Théâtre des Bergeries accueille pour trois ans en résidence la Compagnie Pour Ainsi Dire. L’occasion de mener de concert le projet « Lire du théâtre », qui cherche à susciter une rencontre fructueuse entre dix textes de théâtre contemporain et dix classes de CM2 et de 6ème de Noisy-le-Sec. La rencontre, c’est aussi celle des tenants du projet (partenaires culturels, enseignants, comédiens intervenants, bibliothécaires, écrivains)qui partagent leurs compétences et leurs idées tout au long de l’expérience, et tentent d’en estimer l’impact sur les jeunes. Nous avons eu la chance d’observer toute la première saison du projet « Lire du théâtre », avec, en guise de fil rouge, une question : à quoi ça ressemble, de lire et d’écrire du théâtre aujourd’hui ?

Lire du théâtre… ça ne suffit pas ! Telle est la première leçon tirée de l’expérience, puisque les CM2 et les 6èmes, avant même d’entrer enpossession des livres, ont pris le chemin du Théâtre des Bergeries. Ils y ont vu « Abeilles, habillez-moi de vous », la nouvelle création de PhilippeDorin et Sylviane Fortuny : un spectacle sensible qui parle depudeur, ressuscitant l’aura médiévale des chevaliers et des princesses, répandant sur la scène un océan de robes blanches, cherchant le fin mot de l’amour – là où les amoureux ont l’air fin.

Pas de doute, le théâtre est un art vivant. On peinerait à emprisonner dans un livre toute cette matière mouvante et fluide : lumières, silences, va-et-vient sur le plateau, comédiens en chair et en os, parfois un peu dévêtus… et, surtout, pas d’abeilles, mais pas d’abeilles du tout, ce qui est un vrai scandale !

L’arrivée des dix livres de théâtre dans les classes de Noisy-le-Sec n’est pas passée inaperçue : ils ont surgi un beau matin de la valise d’un comédien, avec leurs couvertures de ballons et de couleurs, avec leurs titres déconcertants – « Louise les Ours », « Ouasmok ? », « L’assassin sans scrupule Harle Karlsson dévoile la terrible vérité : comment la femme est morte de froid sur le pont du chemin de fer »… (c’est pas un titre, ça !) Même si on n’aime pas trop lire, on doit bien reconnaître que ces livres-là ne pèsent pas très lourd. En plus, on peut, nous dit-on, s’en répartir les répliques – je te le lis, tu me le lis – dans la cour de récré ou même au téléphone. Le théâtre, c’est fait pour être partagé !karin serres

À se mettre quelques extraits en bouche, même s’il arrive qu’on bafouille et que les phrases se précipitent un poil plus vite qu’on aurait cru, on reconnaît un peu de cette vie remuante qu’on avait sentie sur la scène, ce pouvoir spécial de mots faits à l’évidence pour s’échapper des livres.

Après avoir lu les dix pièces, il faudra choisir celle que la classe préfère. Autant dire que si on n’est pas d’accord, il va y avoir du sport. Il faudra se battre, mais pas avec les poings, non, à la pointe des idées. Une légende existe, qui dit qu’un jour un enfant a réussi, tout seul, à convaincre toute la classe que c’était son bouquin le mieux. Cet enfant-là, on aimerait bien savoir qui c’est. Mais il paraît qu’on ne peut pas connaître tous les enfants de toutes les écoles !

Quelques mois plus tard, en mai… À quelques jours de la représentation finale, la classe de 6ème du collège Jacques Prévert, qui a choisi « Ouasmok ? », est en pleine répétition avec le comédien Raphaël Hornung : sur scène ils liront la rencontre entre Pierre et Léa. Debout, de part et d’autre de la classe, tous les Pierre font face à toutes les Léa, les apostrophent tour à tour ou même tous à la fois. Les mots doivent fuser comme des balles de ping-pong. Si ça patine, on recommence ! Car il faut du rythme, et il faut parler fort jusqu’à ce qu’elle entende, Léa, ce chœur de garçons qui ose lui dire « je t’aime ». Mais c’est pas facile de dire « je t’aime » en regardant les filles, alors on regarde juste au-dessus de leurs yeux, là où ça fait moins peur. C’est ça le théâtre : parfois il faut tricher pour qu’il se passe quelque chose d’un peu vrai.

Dans le petit amphithéâtre de la médiathèque de Noisy-le-Sec, l’atmosphère est intimiste et propice au dialogue… Au fil de l’année, quatre écrivains de théâtre se sont confrontés aux questions des enfants, qu’elles concernent directement la pièce qu’ils ont lue, ou plus généralement la pratique vivante de l’écriture.

Marie Desplechin : « La vraie fille du volcan », je ne pense pas que ce soit un très bon titre, mais je suis nulle en titres. C’est juste un titre qui dit ce qui est dans le bouquin.

Karin Serres : J’adore trouver le titre de mes pièces. C’est difficile, un titre, parce qu’il doit à la fois bien résumer la pièce, mais pas tout raconter. Les titres sont comme un concentré d’histoire, ils doivent être mystérieux. Le vrai titre, c’est : « Louise / les ours ». Au début j’avais tout collé, « Louiselesours », mais c’était illisible sauf pour moi. Après, j’avais mis des tirets, mais ça faisait un nom indien. Finalement j’ai trouvé le slash : j’aime bien parce qu’il colle et sépare à la fois, c’est comme un miroir entre Louise et les ours.

Philippe Dorin : Je l’ai choisi avant de l’écrire, mais pas tout seul. Avec Sylviane Fortuny, on parle du spectacle qu’on va faire, alors c’est important d’avoir une phrase, au départ. « Ils se marièrent et eurent beaucoup », c’est la dernière phrase des contes. Les contes nous parlent d’une grande histoire d’amour, tellement grande qu’on ne la vivra jamais, une histoire d’amour parfaite, celle qui nous fait rêver tout le temps. Moi, ce qui m’intéressait, c’était d’écrire des petites histoires d’amour. Ca reflète plus ce qu’il y a autour de nous, dans la vie. Voilà pourquoi la dernière phrase des contes est la première phrase de mon histoire.

Sylvain Levey : Il faut que je vous dise : le texte a failli ne pas être édité, et ça c’est à cause du titre, justement. Mes éditeurs, chez Théâtrales, ce sont des gens très intéressants, très militants, mais c’est une petite équipe, et ils n’ont pas le temps de tout lire. Et mon texte s’appelait « Notre-Dame du Vieux Cours » - ils ont failli ne pas le lire. Après ils ont insisté pour que je change en « Ouasmok » ; ça correspondait mieux au dynamisme et à la modernité du texte. Mais au début je me suis senti dépossédé.

Sylvain Levey : J’essaie de questionner le monde, ce qui est sûr c’est que je n’écris pas pour passer le temps. J’écris pour faire réfléchir. Pas au sens intellectuel, mais j’essaie de faire réfléchir sur la difficulté d’aimer, de construire ensemble une vie…

Karin Serres : Au début, je suis dans le brouillard, j’ai juste quelques mots qui tournent dans ma tête. Tous les jours, mon travail, c’est d’écouter ce qui vient dans ma tête. Laisser l’histoire monter peu à peu toute seule. En fait, j’essaie de l’écrire aussi exactement qu’elle est dans ma tête. Pas seulement l’histoire, mais aussi des odeurs, des couleurs… J’écoute dans ma tête un peu comme la radio. Il y a des gens pour qui c’est plutôt comme une télé, avec des images. Moi j’entends des phrases. Plus j’écoute, plus j’entends des sons, des mots… Mon travail, c’est d’écrire ça. Et c’est difficile, par exemple, d’écrire la sensation du bruit du vent dans les feuilles.

Philippe Dorin : Quand j’ai écrit, c’était pour faire plaisir à quelqu’un. Et puis ça m’a plu. Mais être écrivain, c’est essayer d’inventer une langue, une façon de dire les choses comme ça n’a jamais été écrit. Ce qui est important quand on est écrivain, c’est d’être différent d’un autre écrivain. Avant je pensais qu’écrire, c’était faire comme les grands écrivains, avec de grands mots compliqués. Mais ces mots-là ne correspondaient pas à ce que j’étais. J’ai compris que l’important n’est pas ce qu’on écrit, mais comment on écrit. Quels sont les mots que j’aime bien, qui me viennent souvent en mémoire ? C’est comme quand on joue aux legos : sur le mode d’emploi il y a des exemples, on vous explique comment on peut faire une girafe… et on préfère inventer d’autres assemblages. Etre écrivain, c’est pareil, c’est inventer une façon d’écrire qui n’existe encore pas.

Marie Desplechin : Ce qui prend le plus de temps, c’est de trouver la bonne idée, ce que t’as vraiment envie d’écrire. Comme là, je viens de faire une histoire, eh bien ça fait dix ans que je voulais l’écrire. Je n’y ai pas travaillé tous les jours pendant dix ans, hein ! J’avais laissé tomber, parce que j’avais un personnage bien mais une histoire pas bien. Maintenant j’ai trouvé l’histoire. J’ai mis dix ans pour fabriquer ce livre, c’est bien plus long qu’un enfant.

Karin Serres : Ca dépend, il y a deux choses différentes : l’écriture, et puis comment ça devient un vrai livre. En général, l’écriture, ça dure deux ou trois mois, en écrivant tous les jours – pas le soir, pas le week-end, comme un boulot normal. Ensuite, pour que ce que j’ai écrit devienne un livre, je l’envoie aux éditeurs de théâtre que je connais (il n’y en a pas beaucoup) et j’espère que ça va leur plaire. J’ai écrit cinquante pièces, et il n’y en a qu’une quinzaine qui sont publiées. En fait, quand vous avez un auteur que vous aimez, il faut vous dire qu’il y a chez lui beaucoup plus de textes que ceux que vous trouvez en bibliothèque.

Sylvain Levey : Si ça durait une semaine ou quinze jours, ce serait désespérant. Ce qui est intéressant, c’est de vivre avec le texte. Pendant le travail d’écriture, tout devient aimant. Tu lis un article dans le journal, et ça concerne directement ton sujet. C’est comme si des hasards arrivaient tout le temps. Je viens de finir mon nouveau texte, mon héroïne aime Arthur Rimbaud. Un jour j’ouvre une page de Rimbaud au hasard : je tombe sur un poème sur les lys. Et cela coïncide juste, car mon héroïne s’appelle Lys. Au bout d’un moment, tout est coïncidence. Alors c’est comme la peinture, c’est bien de laisser reposer.

Philippe Dorin : Quand j’écris une pièce, ce n’est pas pour que ce soit un livre d’abord. Si cela devient un livre, c’est tant mieux : cela permet que des gens comme vous le découvrent ensuite, qui n’ont pas pu voir la mise en scène. Mais voilà, j’écris toujours pour un metteur en scène. Si on ne me demandait pas d’écrire, moi, j’écrirais pas. Je mets environ quatre à cinq mois. Pourtant il n’y a pas beaucoup de texte, n’est-ce pas ? Mais c’est parce que j’écris toujours ce qu’il ne faut pas garder. Comme vous quand vous faites des brouillons. Et à force d’écrire tout ce qu’il ne faut pas garder, une scène vient que je n’avais pas du tout prévue. Et elle s’écrit très vite, alors que je mets beaucoup de temps pour écrire toutes celles qu’il ne fallait pas écrire. Une scène, il faut qu’elle me surprenne, comme quelqu’un qui nous fait une surprise. Et si ça me surprend, il y a une plus grande chance que ça surprenne aussi les spectateurs au théâtre. C’est pour ça que dans mes pièces, les personnages disent un peu des choses, on ne sait pas pourquoi, mais ça me plaît bien.

Karin Serres : Ecrire, c’est un métier comme un autre, avec les mots, c’est tout. C’est un peu comme être plombier : des fois c’est facile, et des fois tu te trouves devant une tuyauterie compliquée. Ou alors c’est comme le foot : tu t’entraînes tous les jours ; parfois tu fais des matches, et il y a des jours où tu joues comme une patate ; tout ce que tu as écrit dans la journée part à la poubelle. Il y a des jours où tu joues comme un dieu, tu mets trois buts, ou tu écris trois pages parfaites, rien à retoucher. C’est grâce à tout cet entraînement qu’il y a eu. Donc c’est pas un métier plus difficile qu’un autre. C’est juste difficile d’en vivre, parce que ça ne paie pas beaucoup. Tu dois faire un autre métier à côté.

Philippe Dorin : Tout le monde le peut. Parce qu’être écrivain, c’est ce que toi tu vas en faire. Il ne faut pas avoir à l’esprit de devenir célèbre, ou se dire « je ne connais pas assez la langue française ». J’aurais dû vous amener des brouillons. Si vous saviez le nombre de feuilles remplies de fautes (d’orthographe, mais aussi de syntaxe) pour arriver à cette toute petite scène… Ca ne tombe pas du ciel. Il faut accepter de se tromper et recommencer, recommencer.

Sylvain Levey : De plus en plus sur l’ordinateur, mais j’essaie de garder le rapport au papier. Au début, j’écris sur papier. Puis je tape le texte, mais en le faisant, je transforme tout le temps. Après je passe à l’imprimante, et je regribouille dessus, il y en a partout. Parfois je n’arrive même pas à me relire. Mais je me dis : si j’arrive pas à me relire, c’est que ça ne valait pas le coup. Et puis je retape, etc, en cercle fermé. Ca fait beaucoup de papier au final, mais c’est pour la bonne cause.

Marie Desplechin : Sur ordinateur. Comme j’ai fait une école de journalisme, j’ai appris à prendre des notes en tapant super vite. Ecrire à la main, c’est trop lent. Maintenant pour moi l’idée de composer un texte est très liée à un écran d’ordinateur. Bien sûr j’ai toujours des cahiers avec des notes : des détails, des essais… Mais quand c’est pour de bon, je me jette sur l’ordinateur – où j’ai ma musique aussi, internet, mes photos, le dictionnaire.. C’est un mode de travail très chouette.

Philippe Dorin : J’aime être tout seul avec mon stylo plume, la page blanche, de l’encre bleue.