Théâtre Roublot
Le Pilier des Anges

Votre annonce ici


il y a 3288 spectacles
dans la base de données
> accueil > le magazine
Accès affiliés >

Tous les enfants peuvent y arriver

Festivals d'automne en Italie du nord

Novembre, en Italie du Nord… Le théâtre jeune public est à la fête ! Malgré les difficultés économiques et politiques qui, cette année plus que jamais, pressurent l’effort de création en Italie, les festivals Zona Franca de Parme et Segni d’Infanzia de Mantoue cherchent à renouveler leurs propositions, articulant chacun à sa manière le rôle de vitrine commerciale à celui de lieu d’échange artistique, le national à l'international, le regard patrimonial sur le passé à l’effort pour détecter les signes du futur…


La storia di Hansel e Gretel (Compagnie C.R.E.ST)

Le festival s’ouvre sur le Premio Scenario Infanzia 2010, occasion offerte aux toutes jeunes compagnies œuvrant pour l’enfance, souvent à peine constituées, de se distinguer aux yeux des spécialistes, pour que soit octroyée une aide financière au projet jugé le plus prometteur. Ce prix est considéré comme le lieu d’expression des propositions artistiques les plus innovantes aujourd’hui en Italie. Des huit projets finalistes émane une vraie diversité, depuis la recherche poétique sur la voix jusqu’aux formes les plus ludiques du théâtre d’objets ; mais c’est une adaptation d’ « Hansel et Gretel » qui sort vainqueur – preuve que persiste et signe le poids traditionnel du conte dans le spectacle jeune public italien…

Pour la première fois, le festival « Zona Franca » s’étend sur tout un mois. Peu pratique, sans doute, pour les programmateurs venus d’Europe qui peinent à rentabiliser le voyage, et pourtant cela donne un souffle particulier à l’événement, pris dans une temporalité plus vaste. Le théâtre est investi durablement par l’exposition « Univers sensibles » d’Antonio Catalano ; cet artiste inclassable étonne par sa faconde, sa capacité ingénue à lier contact avec les enfants, qu’il enchante à la façon d’un ravisseur, les juchant sur son manège artisanal, les embarquant dans ses histoires saugrenues, au fil d’un itinéraire « sentimental » où l’on ne sait pas toujours s’il les précède ou s’il les suit. De façon générale, les spectacles proposés par les compagnies italiennes frappent par leur maîtrise de l’adresse au groupe de spectateurs : ainsi « L’ultimo inganno », narration épique d’après l’Iliade d’Homère, où Salvatore Arena semble parfois oublier carrément le dispositif scénographique, pourtant sophistiqué, pour se jeter vers l’avant-scène, en prise directe avec un public d’ados qu’il apostrophe à l’envi ; ou encore « Bestione » de Chiara Guidi (de la Societas Raffaello Sanzio), spectacle interactif supprimant le rapport scène / salle et suscitant le déplacement spontané des enfants dans l’espace : ils s’organisent tel un chœur autour de la comédienne animatrice, dans un désordre apparent susceptible de chahuter les adultes pris dans l’action ! Bien différente, et combien moins théâtrale, est la forme d’interactivité recherchée par la compagnie TPO : les danseuses animatrices jouent avant tout un rôle de stimulation, pour introduire les enfants à la scénographie qui s’offre à leur exploration, utilisant à plein les ressources du virtuel.

Les spectacles de la Compagnie des Briciole détonnent par leur didactisme, leur intention très appuyée de provoquer chez le spectateur une prise de conscience, une secousse d’ordre politique. Puisant leur source dans la tradition des penseurs grecs, ils réaffirment un attachement civique aux notions de liberté, de justice, d’égalité, de respect de l’humain, et dénoncent la menace qui pèse sur ces valeurs dans la société contemporaine. Destiné aux jeunes, le spectacle « Scholé » propose un dialogue philosophique entre élève et professeur, utopie pédagogique où chacun a à apprendre de l’autre ; en miroir, le spectacle que la Compagnia dei Bambini propose aux spectateurs adultes les confronte à leur responsabilité d’êtres humains, par le truchement des voix enfantines qui font résonner les grands textes comme les mots les plus humbles. On adhère, ou on s’agace. Plus intéressante, sans doute, la nouvelle création de la compagnie Rodisio, baptisée « La festa », singe impitoyablement le populisme, et la décadence pathétique d’un peuple bouffonnisé à l’image du roi qu’il s’est donné – satire sociale effroyable, expressionniste et farcesque, qui insupporte autant qu’elle appelle à l’action. Spectacles témoins de la situation de crise sociale, politique, culturelle, morale, qui caractérise tristement l’Italie d’aujourd’hui.

Les quelques propositions internationales font la part belle à l’espace francophone, pour des spectacles pleins de finesse, essentiellement visuels, adressés aux plus jeunes : « Moi seul » de la compagnie Acta – Agnès Desfosses (France), « Premiers pas sur la dune », du Tof Théâtre (Belgique), l’exposition « Heureuses lueurs (allusions d’optique) » de Flop Lefebvre (France).

Le site de Zona franca (en français)>

Le festival Segni d’infanzia investit de façon très vivante la ville de Mantoue, ses lieux d’art comme ses espaces sociaux ; on le sent animé d’un vrai esprit de fête et partage. Il n’est qu’à voir la parade inaugurale, qui malgré la pluie attire les foules sur les pavés de la Piazza delle Erbe : quatre créatures hautes en couleurs, parées d’ailes de papillons et montées sur des échasses, guident le cortège populaire sous les arcades de brique, au détour de la petite église San Lorenzo… Non loin de là, le Palazzo dei Bambini accueille enfants et parents à toute heure, pour regarder les expositions plastiques des écoles partenaires, dessiner, ou écouter un conte…


©Lorenza Daverio

Rencontre avec la directrice artistique de Segni d’Infanzia, Cristina Cazzoli (Teatro all’Improvviso).

Cristina Cazzoli : On a créé ce festival en 2005, avec Dario Moretti, pour créer une ouverture vers l’international. On en a eu l’idée parce qu’à partir de 2001, on a beaucoup joué nos spectacles à l’étranger, à partir de notre rencontre avec Joël Simon et Méli-Mômes. On a découvert d’autres spectacles, on s’est mis à rencontrer d’autres artistes… De là est née l’envie de fonder un festival en Italie aussi. Ici, à Mantoue. Le projet était original, parce qu’en Italie on trouve surtout des vitrines, où on montre le travail des compagnies italiennes, sans volet international ; il y a aussi quelques festivals avec deux ou trois ouvertures à l’international, mais toujours d’abord les compagnies italiennes. Notre idée à nous, c’était de donner une pleine fenêtre sur l’international.
Le but étant de donner aux artistes la possibilité de voir des choses nouvelles. La culture a besoin de s’alimenter. L’enjeu du festival, ce n’est donc pas seulement de montrer des spectacles aux enfants, mais aussi de nourrir le milieu artistique, et de faire démarrer des dynamiques. De proposer des moments de rencontre, des apéros par exemple, et de donner aux compagnies la possibilité de voir le travail des autres…

Au début, on ne voulait programmer que des compagnies étrangères. Sauf un spectacle, celui du Teatro all’Improviso, puisque c’était la compagnie en résidence sur le territoire.
Et puis, après, on s’est rendu compte que les professionnels qui venaient de l’international avaient envie de voir des spectacles italiens. Et aussi, que les Compagnies italiennes avaient envie d’être présentes ; autrement, elles ne venaient pas voir les spectacles… C’est pour ça qu’aujourd’hui on propose trois créations de compagnies italiennes, c’est pour initier une dynamique, pour que les Italiens s’intéressent à ce que proposent les compagnies de l’étranger. On essaie aussi de proposer des moments de réflexion, comme les RIDA qui existent en France depuis longtemps, et qu’on va organiser pour la première fois ici, grâce à l’ONDA. L’enjeu est de susciter des échanges entre les artistes pour monter des tournées internationales. Et donc d’essayer de comprendre quels sont les spectacles qui peuvent être proposés à l’étranger, pourquoi oui pourquoi non. Chacun peut donner son avis. On va voir ce que ça donne, c’est la première fois pour nous.


©Lorenza Daverio

C’est comme le vin : il y a des années bien, et des années moins bien. Ce ne sont pas forcément toujours des coups de foudre, mais c’est une mosaïque que je compose peu à peu, qui met en relation les spectacles les uns avec les autres. Je t’explique : Par exemple, le spectacle « J’ai marché sur le ciel » : quand je l’ai vu, je n’ai pas ressenti beaucoup d’émotion, mais j’avais conscience que c’était un beau travail. Et finalement pour mon public, j’ai pensé que c’était un bon spectacle, parce que c’était une projection d’images sur un plafond, comme un rêve… il n’y avait aucune histoire. Or en Italie on a l’habitude des spectacles avec une histoire, un peu trop même. Je voulais donc casser une barrière pour mon public. Après, ça peut être une question de mode. Cette année, il y a beaucoup de rebondissements autour de la musique. Une autre année, je me souviens, il y avait du papier partout ! Parfois on ne s’en aperçoit pas quand on fait la programmation. On le voit seulement après. C’est ce qui arrive quand on fait une sculpture et qu’à un moment on reconnaît une forme : c’est ça, faire la programmation, pour moi. Des fois, tu n’es pas aussi content, tu n’assumes pas tout à cent pour cent. Mais c’est toujours intéressant de présenter les spectacles, de donner la possibilité de faire découvrir de nouvelles formes, développer l’esprit critique. L’an passé, j’ai programmé des Norvégiens, alors que leur travail dérangeait mon esthétique. Mais c’était particulier : il y avait un échange, les enfants montaient sur scène pour participer à des actions… Il se passait quelque chose, dans un goût norvégien. Ce n’est pas parce que tu n’aimes pas le saumon au sucre qu’il ne faut pas permettre à chacun d’y goûter. Ce qui importe, c’est de sentir que la proposition a vraiment quelque chose à dire, une qualité singulière.

Oui, c’est exactement ça ! Les Briciole, c’est une compagnie qui a tellement tourné ! Ils incarnent quelque chose de notre culture, sans aucun doute. Ce spectacle-là, d’ailleurs, n’a pas autant tourné que les autres, parce qu’il y a beaucoup de texte – mais il est porteur d’une histoire universelle.

Le but est de créer une relation à l’échelle du territoire entre enfants, écoles et partenaires. On touche trois départements – Vénétie, Lombardie et Emilie-Romagne. Les écoles sont très friandes, parce qu’il n’y a pas beaucoup de propositions de ce type. Elles mènent un travail de création de leur côté avec les enfants sur le thème du festival (cette année le papillon), et il y a des rendez-vous une fois par mois pour confronter les choses. Pour chaque projet, j’implique des partenaires économiques, et j’essaie aussi, dans la mesure du possible, de les associer à des spectacles. Il y a par exemple le spectacle « Acchiappalo » : la scénographie, c’est un autobus que les spectateurs font fonctionner en pédalant… eh bien j’ai pu obtenir le soutien de Tea Energia, qui s’occupe d’environnement et d’énergie, parce que le spectacle utilise l’énergie musculaire du public ! Mais attention, je ne cherche jamais de spectacles à partir de thématiques prédéfinies. S’il y a des connexions, tant mieux. Sinon, il n’y en a pas, et c’est tout.

Je dois dire, au vu de ces dernières années, qu’on s’est un peu enfermés. Notre théâtre s’est fatigué avec la dynamique des vitrines, où si ça ne passe pas ton spectacle est mort, tu ne tournes pas. En fait, la relation entre la création et le marché est terrible. Et puis il y a un problème structurel en Italie, c’est que ce sont les compagnies qui font la programmation, et les vieilles compagnies s’arrangent entre elles pour occuper tout le terrain disponible, sans se préoccuper de choix esthétiques. Je dirais qu’on arrive à une situation de clôture, mais on est aussi à un moment de changement. Les nouvelles compagnies commencent à faire des propositions qui se nourrissent de l’histoire du théâtre jeune public. Elles viennent ici pour voir des choses et pour s’en inspirer.
Avec la crise, tout ça ne peut plus durer. Quelque chose va se passer.

Le site de Segni d'Infanzia (en français) >