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Tous les enfants peuvent y arriver

Arcosm et "Traverse" : la scène comme lieu de rencontres

Camille Rocailleux et Thomas Guerry, duo de créateurs de la Compagnie Arcosmcamille rocailleuxThomas Guerry

Traverse est leur quatrième création. Depuis  Echoa (Lire la chronique de Maïa Arnaud >), le premier bébé de la compagnie, Camille Rocailleux (percussionniste, pianiste, compositeur) et Thomas Guerry (danseur, chorégraphe, metteur en scène) élaborent ensemble la partition de leurs spectacles, musique et chorégraphie se constituant en parallèle, pour une véritable intrication créatrice. Les deux comparses se sont rencontrés au conservatoire de Lyon, où, profitant d’une formation très sérieuse, ils se trouvaient néanmoins frustrés par l’absence d’échanges entre la musique et la danse, question qui les taraudait tous deux. Alors dès la sortie du conservatoire, ils mettent la musique en situation : c’est la naissance d’ Echoa, salué unanimement comme un petit bijou, et qui connaît une tournée saisissante, à l’échelle internationale, dans le secteur jeune public… Presque un handicap d’être ainsi catalogués dès le début, confient-ils, puisque leurs spectacles suivants s’éloignent du champ jeunesse, d’abord avec Lisa, et surtout avec La mécanique des anges, huis-clos d’après la mort pas-du-tout-pour-les-enfants.

Camille Rocailleux et Bertrand et Thomas Guerry animent depuis 2001, Mitiki, société de production investie dans le spectacle jeune-public (outre la Compagnie Arcosm, elle diffuse les spectacles de plusieurs compagnies dont Félicette Chazerand , Tybalt, Amalgame), mais pas seulement : on y réalise et accompagne aussi des projets musicaux et audio-visuels (documentaires, fictions, clips, films institutionnels) avec un intérêt marqué pour le spectacle vivant, le corps et ses approches "différentes" : pour par ou avec des personnes handicapées. "Nous cultivons le vertige, l'équilibre fragile entre différentes formes", revendique Bertrand Guerry.

Le site de Mitiki témoigne, c'est le moins qu'on puisse dire, de la valeur de cette approche transversale.

Visiter le site de Mitiki >

Avec Traverse, présenté cette saison au festival Momix, la Compagnie Arcosm retrouve le jeune public. C’est l’occasion de poursuivre un travail sur le geste inauguré avec Echoa, où était interrogé le geste du musicien, l’espace qui sépare l’artiste et son instrument. Cette fois-ci, on se place au niveau du geste quotidien. Essentielle, alors, est la rencontre avec un nouvel art : le mime, qui permet un autre rapport au corps, une narration à travers le mouvement. On n’est pas loin de l’univers du cinéma muet, cher à leurs imaginations. Et tout naturellement, s’impose un décor très concret, celui de la cuisine : « Jusqu’à présent on a plutôt travaillé sur des décors abstraits, alors on avait envie de se frotter à quelque chose de réaliste, expliquent-ils, et tant qu’à faire on est allés jusqu’au bout dans cette direction. » Bien sûr, il faut éviter que le public se trompe d’intention, et donner à respirer autour de ce décor… lui transmettre ainsi, par endroits, une dimension surréaliste.

Suivre, pour une fois, un chemin pseudo-narratif, voilà qui les amuse aussi. Cela permet d’entrer dans l’univers mental de ce « vieux garçon », comme ils l’appellent, qui n’a peut-être jamais laissé parler son imaginaire… « Nous, ce qu’on aime, c’est jongler avec les émotions, commencer par quelque chose de drôle, qui frôle le burlesque, aller ensuite dans quelque chose de poétique et abstrait, et puis arriver finalement à quelque chose d’un peu nostalgique… C’est un trajet, avec dans l’écriture quelques points d’ancrage. Tout le monde, à partir de là, peut se raconter sa propre histoire… »


Entretien avec Emilien Gobard, mime dans « Traverse ».

Il y a trois ans, Thomas et Camille ont invité plein d’artistes au cours d’une résidence à Villefontaine, en disant à tous ceux qui bossaient avec eux de ramener leurs potes. Moi j’étais l’ami de Clément Ducol, qui tournait avec « Echoa », et j’ai pu venir deux jours. C’était une sorte de rencontre, stage, audition, tout ça ensemble, pour leur futur spectacle « La Mécanique des Anges ». Je n’ai pas été pris, mais j’ai adoré leur travail. Après je n’ai pas eu de nouvelles pendant un an et demi, alors que Clément m’assurait « tu sais ils parlent de toi », jusqu’au moment où j’ai rencontré Bertrand, l’administrateur, et ensuite Thomas, le chorégraphe, qui m’ont confirmé qu’ils avaient envie de travailler sur le mime, pour leur prochaine création.

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Emilien Gobard dans "Traverse". Photos Thibaut Ras et Yannick Bailly

Le mélange des disciplines. Le goût pour la virtuosité technique. Enfin l’énergie, l’enthousiasme, le « fun » qu’ils mettent là-dedans. Et puis j’étais fatigué de la danse contemporaine qui ne veut pas faire de mouvement, de la musique contemporaine qui ne veut pas faire de mélodie, du théâtre contemporain qui ne veut pas faire d’histoire… Et eux, tout en étant d’aujourd’hui, très contemporains, ils introduisent de la musique, de la mélodie, des chorégraphies, et une réflexion de fond. Le tout sans prise de tête. Ce qui m’a séduit aussi, c’est d’être entouré d’artistes qui étaient à l’évidence des gens très forts, c’était même intimidant, parce que toi qui es le mime, tu sors un peu de nulle part… J’étais le seul à n’avoir pas fait d’école nationale, par exemple. Et puis je n’étais ni le très bon danseur, ni le très bon comédien, en tant que mime, c’est spécial, tu apportes ton truc à toi qui est le mélange. Mais au final c’est ça qui les a intéressés.

Nous, ce qu’on a eu en premier, c’est une trame… Pendant les deux premières semaines de résidence, il y avait deux temps de travail : le matin, on faisait un travail d’atelier, avec un cours de danse, un cours de percussions corporelles, un peu de cours de mime. Ces cours, on se les donnait entre nous, parce qu’il était important de partager notre vocabulaire : l’idée, c’est qu’il y a une danseuse, des percussionnistes, un mime, mais que chacun de nous va faire tout ça. L’après-midi, on travaillait sur les scènes, dans le désordre. La particularité, c’est qu’on travaille avec deux créateurs, qui avaient déjà à la base des idées précises, même si on a pu apporter des choses. Pour certaines scènes, on commençait avec Camille, le compositeur. La scène du repas, par exemple : il nous a appris les rythmes ; après, on s’est retrouvés tous à table, et là il fallait qu’on trouve comment le faire, est-ce qu’on frappe, est-ce un rythme corporel, est-ce qu’on fait le son vocalement ? Et c’est Thomas ensuite qui adapte. Pour d’autres scènes au contraire, on a travaillé d’abord avec Thomas.

Pour le théâtre, on travaille davantage sur l’émotion, la subtilité dans la façon de dire le texte, etc ; ici, il y a une partition qui repose sur le mouvement, et c’est seulement à l’intérieur de ça qu’on peut interpréter. Moi, je me suis régalé : j’étais content de refaire de la technique. Comme comédien, j’ai commencé par ça, et puis ensuite seulement j’ai expérimenté ce qu’on appelle le lâcher-prise. Alors ça me fait du bien, après coup, de revenir à la technique, avec les acquis de jeu que j’ai aujourd’hui. Et puis, ce qui est génial avec une pièce très technique, c’est qu’après huit semaines de travail (le temps de résidence), tu as juste eu le temps de faire le spectacle. C’est maintenant seulement, vers la vingtième, qu’on commence à comprendre les enjeux, à discuter, à se poser des vraies questions. Le jour de la septième représentation, on a discuté pendant une demi-heure, en se disant « pour moi la fin c’est super triste », « mais moi je suis qui dans ce truc, j’ai pas vraiment un personnage… ». Maintenant je donne des ateliers autour du spectacle, et à chaque fois je découvre quelque chose de nouveau. Tout s’approfondit, alors que dans la phase de création on n’a pas cherché à comprendre ce que ça raconte, il y avait trop de boulot.

Qu’on a tous plus ou moins de difficultés à s’ouvrir, et qu’il y a un moment où il faut. (Rire.) Dans la vie, parfois on se ferme pour se protéger. Or il y a des moments où il faut se lancer, et c’est pareil pour tout le monde. C’est ce qu’exprime la scène de la fin, celle où on fait tous le même mouvement, chacun dans sa bulle. Tous les matins, on va tous se brosser les dents, mais on est tous différents. Chacun, dans sa différence, traverse cette petite routine… Il faut faire effort pour que la routine soit vivante.