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Notre coup de cœur, dans cette Odyssée 2007 plutôt réussie, s'intitule Petit Pierre : un très beau texte de Suzanne Lebeau, superbement mis en scène et interprété par Maud Hufnagel. Rencontre avec cette dernière, marionnettiste de formation.

Comment avez-vous découvert ce Petit Pierre de Suzanne Lebeau ?


C'est grâce à Dominique Bérody : il m'a proposé ce texte, car il avait très envie de le voir exister à nouveau. J'avoue qu'au début, l'idée de la commande me faisait un peu peur. Mais ensuite, le texte m'a semblé si proche de moi et de mon univers, que j'ai presque eu l'impression de l'avoir choisi. J'ai toujours été fascinée par l'art brut. Cela a été une chance pour moi d'avoir à travailler sur Petit Pierre : cela m'a permis de découvrir la création de Pierre Avezard, la " Fabuloserie ", qui est justement un chef-d'œuvre d'art brut.

Et vous vous en êtes inspirée pour créer la scénographie du spectacle…

Oui. Au départ, avant de me rendre dans l'Yonne où se trouve la Fabuloserie, je pensais construire un vrai manège, qui tournerait. Mais ensuite, j'y suis allée… C'est drôle, parce que lorsque je l'ai enfin visitée, j'avais déjà beaucoup lu autour d'elle. Puis je l'ai vue… À la première impression, j'ai trouvé le manège tout petit. Mais quand il s'est mis à fonctionner, je me suis aperçue que c'était comme un puits sans fond : progressivement je voyais tous les détails, tous les rouages ; je découvrais toutes ces scènes de la vie quotidienne que Petit Pierre a su recréer, j'en percevais l'astuce et l'humour. C'est devenu gigantesque : tout un univers tournait autour de moi. J'ai pensé alors que ce serait plus juste, dans mon spectacle, que les spectateurs soient au milieu de la scène, et que tout tourne autour. Mais comme c'était trop compliqué, j'ai imaginé de créer un mécanisme à vue, sous leurs yeux.

Vous fabriquez le décor sur scène, mais aussi les personnages. Quelle matière utilisez-vous, et pourquoi ?


La plupart des éléments –décor, objets - sont constitués de plaques off-set, qui sont de fines feuilles de métal qu'on utilise dans l'imprimerie. La plaque off set, c'est une matière que j'ai découverte il y a quelques années : l'utiliser pour créer Petit Pierre m'a paru une évidence. J'avais envie de travailler avec les mêmes matériaux que Pierre Avezard : le métal, les chambres à air. Mais travailler avec du vrai métal aurait pris un temps fou. C'est pourquoi j'ai choisi la plaque off set, qui est bien plus malléable. Et c'est un matériau de récupération, comme ceux qu'utilisait Petit Pierre.

Décrivez-nous les étapes de cette création : comment est née la mise en scène ?

J'ai travaillé avec Lucie Nicolas, avec qui je collabore depuis très longtemps. Dans le texte de Suzanne Lebeau, il y a la petite Histoire, la vie de Petit Pierre ; et la Grande Histoire, celle qu'on apprend dans les livres. A la première lecture, j'ai pensé que c'était deux univers différents, que Petit Pierre était exclu de cette grande Histoire. Mais en fait non, tout est lié : Petit Pierre crée à partir de ce qu'il perçoit du monde, ce qu'il voit de son siècle, et c'est par sa création qu'il le réintègre. La petite histoire, j'avais imaginé qu'elle serait figurée en direct, par des objets que je fabriquerai sur scène ; et la grande Histoire, je voulais qu'elle soit évoquée par des images d'archives. Il fallait qu'il y ait deux espaces qui coexistent, avec des interactions. Lucie Nicolas m'a suivi dans tout ce processus. On a fait le travail d'adaptation ensemble autour du texte. On en a coupé un tiers, mais on a gardé la structure, sans rien réécrire : je ne voulais pas toucher à l'écriture de Suzanne Lebeau. Et je tenais à défendre ce texte moi-même, sur scène ; d'abord parce que j'avais extrêmement confiance en Lucie Nicolas pour me diriger, et aussi parce que je me sens avant tout interprète et scénographe. C'est d'ailleurs ce que j'aime dans le fait d'être marionnettiste : cela me permet de toucher à tout, à l'interprétation, à la dramaturgie, et à la matière. J'adore coudre, dessiner, faire du théâtre. En étant marionnettiste, je peux tout utiliser, et c'est reconnu comme faisant partie de mon métier.

Vous êtes-vous sentie en proximité avec Petit Pierre ?


Enormément. Surtout dans sa manière de construire. Comme lui, j'ai du mal à faire des plans. J'ai besoin de malaxer les choses, de les triturer jusqu'à ce que je trouve. J'aime travailler très vite. À ma manière, je suis précise, mais pas conventionnelle. En général, je pars d'une idée, mais quand je tente de la construire, elle m'emmène ailleurs. Je suis incapable de mettre par écrit un mécanisme. Mais lorsque j'ai créé Petit Pierre, soudain ma manière de travailler était justifiée, parce que c'était un peu sa façon de faire. Cela donne des choses fragiles, anarchiques, bruts, très simples. Je pense que c'est comme ça que Petit Pierre créait : il partait des matériaux. Suzanne Lebeau le dit : “ La tour était construite sans plan et sans calculs .” À la Fabuloserie, les rouages sont hyper ingénieux, mais pas “ propres ” : ils sont bricolés ; ils ne suivent pas les règles de l'art. Mais d'un point de vue mécanique, c'est justement parce que le fil de fer est un peu tordu que le manège marche bien. Toto, le réparateur, s'arrache parfois les cheveux. Quand un fil de fer se rompt, pour réparer c'est un vrai casse-tête. La logique de Petit Pierre est à 100 lieues d'un savoir technique de la mécanique. À la Fabuloserie, on a passé des heures à comprendre comment cela fonctionnait.