Paru dans les Chantiers de l'Arche (N°8 - décembre 2006) ,
Scène Conventionnée pour l'Enfance et la Jeunesse, Scène jeunes publics du Doubs

Les acteurs du spectacle pour le jeune public se plaignent régulièrement du manque de reconnaissance de leur travail. Ils se sentent, parfois à juste titre, déconsidérés. Le contexte est souvent perçu comme misérable ou presque, les batailles perdues se succédant aux plaintes et récriminations. La situation est renforcée par une vision floue de la notion de jeune public, beaucoup de professionnels ayant du mal à s’accorder sur le terme et sa signification.

Sans vouloir évacuer le manque de légitimité des acteurs et l’ignorance exacerbée ou réductrice des médias envers le secteur, il est temps aujourd’hui de mettre un terme à cette perpétuelle lamentation et de tenter d’éclaircir les enjeux sous-jacents à cette notion de jeune public. Cet acte de clarification est fondamental, et ceci, à double titre, car tant sur le plan artistique que sur le plan culturel, le jeune public interroge notre rapport aux publics et aux oeuvres.

Pour cela, nous devons changer de perspective et émettre une hypothèse : le jeune public ne détermine plus un segment de population défini par l’âge, pour lequel nous destinons une forme de spectacle spécifique, mais plutôt par le caractère novice du spectateur. Dans cette logique, cette notion s’applique à toutes les générations de spectateurs, qui, dans leurs pratiques culturelles, fréquentent exceptionnellement un lieu de spectacle. Un enfant comme un adulte, n’allant pas plus de trois fois par an au spectacle, est par nature jeune public. Autrement dit, il a peu de références. Il n’a pas la maîtrise des codes et des conventions du domaine artistique concerné, hormis peut-être quelques notions de bases.

Partant de ce postulat, notre rapport à l’oeuvre elle-même change considérablement. De fait, nous pouvons estimer que l’enfant comme l’adulte, dans cette position de jeune public, a un regard inédit sur la proposition artistique. Ce regard ne se définit plus par la capacité du spectateur à maîtriser les conventions, mais par sa capacité à recevoir la forme présentée. En ce sens, « l’adulte jeune public » rejoint le comportement de l’enfant, qui, lors du spectacle, prend avant de comprendre. L’appropriation du spectateur se détermine ici essentiellement par les matières sensibles exprimées par l’artiste.

Ce changement de perspective est une révolution politique. Nous ne pouvons plus, en tant que acteurs, avoir un regard uniquement cloisonné par discipline, chacune ayant son système de référence cohérent, où les notions de transmission se limitent au développement de la connaissance de la culture artistique. L’évolution du secteur jeune public de ces vingt dernières années permet de comprendre cette impérieuse nécessité : la plupart des artistes s’intéressant à ce « non public - jeune public » ont développé des propositions mettant en oeuvre plusieurs disciplines, avec de multiples niveaux de lecture, favorisant les possibilités de s’emparer du contenu du spectacle.

Si aujourd’hui, il y a encore ambiguïté pour beaucoup dans cette notion de jeune public, c’est parce que nous tentons d’appliquer une grille de lecture sans lien avec ce domaine. Non, le jeune public n’est pas équivoque, bien au contraire. C’est seulement notre rapport à la matière artistique qui est sujet à caution. Car notre culture nous pousse vers l’excellence, alors qu’il faut avant tout rechercher une relation sensible à l’oeuvre pour mieux transmettre.

Et c’est pourquoi tous les acteurs du jeune public - artistes, producteurs ou diffuseurs - de toutes disciplines artistiques, revendiquent cette pluridisciplinarité.

Et c’est pour ces raisons que le jeune public est devenu un domaine artistique à part entière, où l’élément déterminant se construit dans cette relation intime et sensible avec le public. Face à lui, il devient urgent et indispensable de réfléchir et de faire autrement, d’inventer de nouveaux modes d’appropriation de l’objet artistique, quelles que soient la forme et l’intention du projet.