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Comment écrire pour le très jeune public ?

Dans le cadre de son festival “1, 2, 3 Théâtre”, le Théâtre de l'Est Parisien qui consacre la moitié de sa programmation au jeune public a organisé des Rencontres autour de l'écriture, du théâtre et de l'école : "Comment écrit-on pour le très jeune public" et " théâtre, écriture, école: un chemin à partager"
Ce mercredi 5 mai 2004, professionnels du spectacle et enseignants se sont retrouvés autour de quatre auteurs jeune public (Anne-Marie Collin, Françoise Pillet, Françoise Gerbaulet et Karin Serres) et d'une psychanalyste (Pascale Mignon), pour parler de l'écriture théâtrale à destination du très jeune public c'est-à-dire des enfants de moins de six ans.


Il ressort de ces discussions, qu'écrire pour le très jeune public n'implique pas de changer d'écriture. Les différentes intervenantes se sont rejointes sur l'idée que ce qui importe avant tout, c'est le message que l'on adresse à son public, et que l'écriture en elle-même ne change pas fondamentalement.
Karin Serres
, qui a récemment créé sa première pièce pour le très jeune public ( “le Petit bonhomme vert (et le rouge…!) lire notre article>>>), nous confie qu'elle a écrit comme à son habitude, qu'elle a seulement essayé d'écrire juste..."quand j'écris une pièce destinée aux enfants, je ne les imagine pas en tant que public mais je rêve à leur perception"dit elle. Pour cette première expérience à destination d'un public à partir de 3 ans, elle a cherché à trouver un thème qui leur parle, ainsi elle a pensé écrire une pièce sur ces petits bonshommes logés dans les feux de signalisation sur lesquels elle portait un regard curieux lorsqu’elle était petite....

Anne-Marie Collin, elle, choisit de parler de choses qui la touchent personnellement. Elle se sert du théâtre pour aborder des thèmes essentiels car elle se souvient du sentiment en tant qu’enfant de ne pas être perçu comme “un être à part entière”... Ainsi dans son spectacle, Le Jardin, elle parle d'amour, en souvenir de ses propres filles à l'école maternelle, et de l’intensité des sentiments amoureux que l’on peut ressentir à cet âge.

Ce qui sous-tend l'action d'écrire — quelque soit le public visé, c'est l'envie de délivrer un certain message, un besoin de coucher sur le papier ce que l'on a sur le cœur. C'est pourquoi Françoise Gerbaulet préfère dire “écrire à” que “écrire pour” qui est plus restrictif. Elle aussi prône un théâtre riche et exigeant, convaicue que les tout petits sont des spectateurs à part entière. Elle l'exprime dans une lettre qu'elle a écrite en se mettant dans la peau d'un bébé spectateur (lire le texte>>>)

Qu'est-ce qui fait alors la spécificité de l'écriture de spectacles à destination des tout petits ? Il y a le choix du thème, de l'univers comme on l'a vu, mais il existe également quelques contraintes propres à cette tranche d'âge :
En premier lieu, il s'agit de la durée même du spectacle qui doit être plus courte que pour les plus grands car il est difficile de mobiliser l'attention d'un jeune enfant pendant longtemps.
En second lieu, on privilégie un espace de proximité et d'intimité pour ici aussi favoriser l'attention et impliquer l'enfant dans le spectacle. Il ne faut pas oublier que, pour des bambins de cet âge, tout paraît surdimensionné.
Anne-Marie Collin précise également qu'elle s'attache à concrétiser les pensées, sentiments ou abstractions pour les rendre accessibles et saisissables. Ainsi, dans Le Jardin, le sentiment amoureux était symbolisé par des billets que s'échangeaient les personnages.
Ses mises en scènes accordent un soin particulier aux décors, aux costumes, aux “paillettes”...bref tout ce qui fait le théâtre ...afin de “faire naître des émotions de l’artifice”

Il faut essayer également d'éclaircir les mots difficiles, soit par d'autres mots, soit par l'action, mais il ne faut pas réduire le langage et mettre le texte à tout prix au niveau des enfants. Se laisser aller au penchant démagogique de n'employer qu'un langage utilitaire et enfantin est “dangereux” et “pernicieux”. Cela entraînerait un apppauvrissement du langage, tandis que si l'on offre à l'enfant des textes de qualité et riches du point de vue de la langue, il peut y puiser ce qu'il veut, et qu'importe si quelque chose lui échappe. C'est l'occasion pour lui de “faire son marché aux mots” selon l'expression de Françoise Pillet. Elle raconte à ce propos, une anecdote amusante : une enseignante à la fin d’un spectacle lui déclare d’un air excédé : “vous habitez dans le 16è, vous!” parce dans sa pièce, il y avait le mot “lustre” et que le terme, tout comme l'objet, était inconnu des enfants. Or justement, l'auteur défend les mots, la richesse et la diversité de la langue, comme dit Françoise Pillet : “J’écris sans mettre de béquilles”. Si l'usage de l'objet est perdu, il est d'autant plus important de le conserver et de le faire revivre, à travers le théâtre notamment. L'enfant peut aussi s'intéresser aux mots au-delà du sens, apprécier leur matérialité, leur musicalité…C'est ainsi qu'il se construit, qu'il peut grandir et se constituer un bagage de mots, d'histoires et d'images. Comme il a été rappelé au terme de cette rencontre, Ionesco a écrit dans Les Chaises: “Avec les mots, on est moins orphelins”.

recueilli par Pauline Claude


Auteurs présentes à la rencontre du TEP


Anne-Marie Collin :
Après le conservatoire Royal de Liège, dont elle reçoit le 1er prix et où elle travaille un temps, Anne-Marie Collin crée, en 1987 avec
André Loncin, Le Petit Théâtre. Au sein de cette compagnie, elle œuvre à la fois en tant que comédienne et auteur. Pour le Petit Théâtre, elle a écrit Quelqu’un qui travaille, Les Histoires de Rosalie, Le pays de Cocagne, Igloo, L’Ogre de barbarie, le Roi Balayeur et Le Jardin. Cette compagnie consacre une grande part de son travail au spectacle jeune, voire très jeune public (11 spectacles jeune public et 4 spectacles tout public ont été créés).

Pour en savoir plus :

www.le-petit-theatre.com
www.idablaska.com


Françoise Gerbaulet :
Après avoir été institutrice et animatrice culturelle, Françoise Gerbaulet se consacre à l’écriture depuis 1982. Elle écrit pour le théâtre, anime des ateliers mais elle est également l’auteur de pièces radiophoniques (diffusées sur France Culture notamment). Une partie de son œuvre est destinée au jeune public.


Françoise Pillet :
Après avoir dirigé le CND pour l’Enfance et la Jeunesse – La Pomme Verte de Sartrouville- Françoise Pillet fonde sa compagnie : “Françoise Pillet et Compagnie”. Elle est un des piliers de la défense d’un théâtre pour enfants de qualité et artistique. Dans ses créations elle fait preuve d’une grande exigence quant aux choix des mots, des intonations et aime à se faire rencontrer, différents domaines artistiques : musique, photographie, chant…


Karin Serres :
Suite à sa formation de décoratrice scénographe à l’ENSATT, Karin Serres conçoit des décors, des costumes, des affiches, des illustrations pour des spectacles. Parallèlement à cette activité, elle écrit des textes pour le théâtre adulte et jeune public. Elle participe également à divers jeux d’écriture théâtrale comme l’écriture à plusieurs mains ou pour la radio. Actuellement auteur associée au Théâtre de l'Est Parisien, elle y présente sa dernière création : Le Petit bonhomme vert (et le rouge…), une pièce pour les tout petits.


Pour en savoir plus :

site internet de Karin Serres :
http://marguerite.rhapsodyk.net


Courrier d'un bébé spectateur


Je vous écris au nom de mes congénères pour vous remercier de l'énergie que vous déployez afin qu'existent des spectacles dignes de nous autres, les bébés. En effet,on ignore trop souvent notre savoir ancestral pour ne considérer que la petite larve bonne à nourrir, soigner et chouchougner bêtement, c'est pourquoi nous nous sommes décidés à vous envoyer cette lettre. C'est, vous vous en doutez, un exercice difficile à de petites personnes qui ne parlent ni n'écrivent pour la bonne raison qu'elles ont beaucoup d'autres choses à faire: dormir, songer, déféquer, regarder son pied pendant des heures, sucer son poing, ouvrir la main, prendre le sein, fermer la main, et démêler le tien du mien. Ouvrir grand les oreilles aussi, et tâcher de distinguer Papa de Maman, Mozart de Haydn, Chopin de Keith Jarrett, ce qui n'est pas toujours évident bien que dans ce domaine, étant tout ouie déjà bien avant la naissance, nous ayons une longueur d'avance, mais s'il vous plaît ne l'ébruitez pas: trop d'adultes, ayant eu vent de cette affaire, en ont tiré des conclusions désastreuses, nous infligeant avant notre venue au monde une surconsommation de décibels dans le but insensé de fabriquer des petits Mozart! Ce taylorisme intellectuel vient s'ajouter à l'eugénisme ambiant qu'autorise aujourd'hui la science en laissant croire à de pauvres parents qu'ils pourront engendrer une progéniture belle, intelligente et toujours en bonne santé, si bien qu'à la première otite ils nous font des angoisses, et rien n'est plus mauvais pour un enfant, on le sait, que les angoisses des parents. De plus, c'est idiot: ce n'est pas en bourrant nos jeunes oreilles qu'on fera de nous des musiciens. Des obèses, tout au plus.
Mais je m'égare. Mes congénères m'ont chargé de témoigner de notre plaisir de "petits spectateurs", comme vous dites, et de le faire autant que possible avec des mots simples à la portée de votre "compréhension" - pour employer un mot à vous qui nous est encore étranger- et en partant de mon expérience personnelle, ce que je vais donc tenter de faire.

Le premier spectacle que j'ai vu, c'était il y a longtemps: j'avais cinq mois et j'en ai aujourd'hui vingt, pourtant je m'en souviens comme si c'était hier, surtout le voyage en car pour aller de la crèche au théâtre. C'était la première fois que j'empruntais les transports en commun, j'ai trouvé ça épatant!
Ensuite nous nous sommes assis dans les bras des dames, à trois ou quatre par dame, ça aussi je m'en souviens. Je me souviens de la peur des dames. Elles avaient peur qu'on ait peur, elles nous serraient fort comme quand le loup va manger la petite fille, nous sentions la peur circuler dans leurs bras et leur ventre, alors on avait peur, c'était bien.
Elles avaient peur aussi qu'on crie et qu'on pleure, et nous répondions à cette peur chacun à notre façon: certains pleuraient et criaient, puisque c'était cela, manifestement, qu'elles attendaient. D'autres au contraire, comme moi, retenaient leur souffle en se demandant ce qui allait se passer, car c'était la première fois que nous nous trouvions dans cette situation: être assis en rond à plusieurs et attendre on ne savait pas quoi. Il n'y avait rien pourtant, juste un tapis noir avec de la lumière dessus.
Et puis une dame est venue et elle a commencé à bouger. Des dames qui bougent, on en voit toute la journée, mais là ce n'était pas pareil: elle ne bougeait pas pour ramasser un jouet, ou pour nous moucher, ou pour nous donner à manger, non, ses gestes étaient sans fin, elle bougeait pour bouger. Mieux que ça, elle semblait suspendue à notre regard, si bien que dès qu'elle a commencé à parler, nous étions pendus à ses lèvres. Et là c'était pareil, une parole sans fin: elle ne parlait pas pour dire quelque chose à quelqu'un, elle parlait pour parler, c'est tout, ses mots voyageaient dans l'air comme ses gestes dans l'espace.
Un homme l'a rejoint, et c'était tout à fait sidérant: des hommes, à l'exception de nos pères, du pédiatre, et du monsieur qui vient faire le jardin à la crèche, on a beaucoup moins l'occasion d'en voir. Mais surtout, ils se sont mis à jouer ensemble! Un homme et une femme qui jouent, et sérieusement en plus, exactement comme nous, on n'avait jamais vu. C'était troublant et magnifique, certains en ont pleuré, ce n'est pas qu'ils avaient peur, non, mais c'était trop.

La deuxième fois que je suis allé au spectacle, j'avais huit mois et j'ai crié avant que ça commence. Je savais que nous étions rassemblés pour regarder et écouter une femme et un homme qui allaient faire des gestes et des paroles sans fin, je me suis dit "pourquoi pas moi?" et j'ai fait un beau cri, bien aigu, les joues rouges, la glotte stridente, un cri sans fin qui s'est répandu comme une traînée de poudre. "Chut! Ça va commencer!" disaient les dames affolées. Elles n'avaient pas compris que c'était commencé: le spectacle, c'était nous.
Une femme est arrivée, la même que l'autre fois en plus jeune, un peu comme le Chaperon rouge sauf qu'elle n'était pas rouge. Elle a commencé à parler d'une toute petite voix, il a bien fallu qu'on arrête de crier. Légère et court vêtue, elle avait sur la tête un petit pot de lait posé sur un coussinet. Elle s'appelait Pérette. Elle était cangelue, y a pas d'autre mot, d'ailleurs c'est elle qui le dit, ce mot, en parlant d'un petit cochon: "il était cangelu de grosseur raisonnable."* Mais adieu veau, vache, cochon, couvée, c'est une histoire qui finit mal, quelle idée aussi de poser du lait sur un coussinet! On a recommencé à crier, c'était grandiose.
Ces jours-ci, je commence à parler, ou plus exactement les adultes commencent à me comprendre, ils s'extasient au moindre "Baba! Mama! Caca!", ravis que je sache enfin parler bébé. La tête, si je leur sortais une fable de la Fontaine! Mais je ne le ferai pas, on ne sait jamais, ils seraient capables de me mettre dans une crèche pour surdoués.

C'est comme l'histoire du coucousuisse. Je devais avoir neuf ou dix mois, nous étions en vacances chez ma grand-mère des Vosges, celle qui a un coucousuisse dans sa cuisine. Je ne sais pas pourquoi ils disent "coucousuisse", il fait seulement "coucou! coucou! coucou!" toutes les heures, c'est très joli. Quelquefois, c'était papa qui faisait "coucou! coucou! coucou!", alors je regardais le coucousuisse, et il riait de m'avoir fait une bonne farce. Un jour, il y avait beaucoup de monde autour de la table de la cuisine, j'étais sur les genoux de grand-mère. Elle me dit "-Quelle heure il est?" Je regarde le coucousuisse, forcément, mais là, personne n'a ri, sauf Grand-mère qui était très contente d'avoir un petit-fils aussi intelligent, ce n'était pourtant pas sorcier.

Il m'est arrivé aussi d'aller voir un spectacle pour les adultes, un jour où mes parents n'avaient pas trouvé de baby-sitter. "C'est pas grave, a dit Maman, c'est un comique, il va pas s'ennuyer." Pauvre maman qui a peur de l'ennui! Elle a perdu depuis si longtemps la mémoire de cet état de grâce! Cet état de vide où je me sens comme un grand pot en train de me remplir de sensations ineffables, je sais que certains spectacles peuvent me le procurer, à condition que les artistes ne cherchent pas à ce que je m'agite à tout prix pour leur donner l'impression de ne pas m'ennuyer.

Quelle pénible expérience que ce spectacle comique! Au début ça allait: j'étais le seul bébé parmi des milliers de spectateurs qui me regardaient en riant, je ne vois pas ce que j'avais de drôle mais au moins, le spectacle, c'était moi. Ça s'est gâté dès l'arrivée de l'artiste, une espèce de Guignol en moins bien qui faisait des efforts inhumains pour faire "rigoler comme des baleines" -comme si les baleines rigolaient!- quinze mille consommateurs promus au rang d'objets rieurs non identifiés. J'étais tellement triste -pour moi, mais surtout pour mes parents!- que je me suis endormi dans les bras de Maman malgré ses soubresauts et les hurlements du public que personne -vous m'entendez?- personne n'essayait de faire taire. Quand nous sommes sortis, mes parents étaient dans un état d'hébétude proche de la bébétude pipi caca dodo. Alors je profite de cette lettre pour vous le demander: s'il est tout à fait estimable de défendre les spectacles qui ne prennent pas les bébés pour des larves, ne croyez-vous pas qu'il serait temps d'en faire autant pour les grands?

Je ne voudrais pas finir ce témoignage sans vous raconter le spectacle le plus bouleversant auquel j'ai assisté. C'était l'été dernier, nous étions en vacances dans les Pyrénées chez le frère de ma mère qui est ornithologue. Un matin, on s'est levé tôt, il faisait encore nuit, tout le monde a mis ses chaussures de marche, moi on m'a installé debout dans le saccado tonton Jérôme, et nous voilà partis dans la montagne. Les cailloux sous les chaussures donnaient une marche saccadée, j'étais bien dans le saccado, je me suis endormi.
Quand je me suis réveillé, nous étions tous rassemblés en haut de la montagne, il faisait sombre et nous attendions. Ça n'arrive jamais, à la maison, qu'on attende tous ensemble on ne sait pas quoi sans rien dire. J'ai compris que le spectacle allait commencer.

Il y a d'abord eu une lumière bleue. Les arbres, la montagne, le ciel, tout était bleu et absolument silencieux. "C'est l'heure bleue" a murmuré Maman d'une voix que je ne lui connaissais pas, une voix sans fin. Puis une lumière dorée est venue doucement nous envelopper, et nous avons vu au loin des nuages beaux comme des tigres qui se déchiraient pour laisser passer le soleil, et c'était un vrai soleil, beau comme un soleil en papier! Alors seulement la musique a commencé, une musique sans musicien qui venait de tous les coins de la montagne, jusqu'à ce que mon oncle commence à envoyer des mots dans l'air, des mots sans fin: "-bouvreuil… fauvette… merle… chardonneret… rossignol… mésange charbonnière… moineau… rouge gorge… troglodyte…" c'était trop, j'ai pleuré. Maman a dit "Il a froid, faut rentrer."
Le spectacle était terminé, mais ce que j'ai bien aimé, c'est que personne, cette fois, ne m'a demandé si j'avais compris.

Babil Zélé (aux bons soins de Françoise Gerbaulet)
* Cf. fables de La Fontaine: "La laitière et le pot au lait"


©Françoise Gerbaulet

(reproduction interdite sans autorisation de l'auteur)