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Lettre ouverte à monsieur Bertrand Delanoë

De la part de Vincent Vergone
Metteur en scène, auteur de spectacles jeune public

Monsieur,

Nous avions été nombreux, public, artistes, et professionnels, à vous demander de venir en aide au Théâtre Dunois, dont la survie est actuellement menacée par la disparition des «contrats emplois jeunes»; je tiens à vous remercier de nous avoir entendu, et de soutenir aujourd’hui ce théâtre par l’augmentation significative du financement de la ville de Paris. Votre action, si elle est suivie par les autres institutions, devrait permettre de pérenniser le travail de cette équipe, dont l’importance pour la création jeune public n’est pas à démontrer.

En tant qu’artiste, je vous remercie donc d’avoir pris ainsi la défense du théâtre jeune public et j’aurais aimé que ces propos n’aient aucune connotation politique, parce qu’il me semble que la culture devrait dépasser tout enjeu partisan. Nous sommes en effet nombreux à être inquiets aujourd’hui, devant ce mouvement qui désigne l’art comme un luxe, dénonce intellectuels et artistes comme des privilégiés. Alors, comme la défense de la création jeune public ne concerne pas seulement les spectateurs parisiens du théâtre Dunois, mais recouvre des enjeux plus vastes dont il faut parler, je profite de cette lettre pour témoigner de la réalité simple de notre travail.

La création jeune public est selon moi, une « niche culturelle » (à l’image des niches écologiques), où des sculpteurs, des peintres, des comédiens, des musiciens, des poètes peuvent pratiquer honnêtement leur métier; s’y élabore je crois, une recherche particulière, un art descendu de tout piédestal, soucieux d’une rencontre sensible et profonde avec l’autre. Ce fut pour moi une manière inattendue d’exercer mon métier de sculpteur, mais elle me paraît juste. Car notre engagement artistique, (dont la précarité est souvent le prix), est motivé par une nécessité intérieure à laquelle répond particulièrement la profondeur de la relation avec de jeunes spectateurs. Ainsi je me suis fréquemment adressé à des enfants gravement malades, et je peux témoigner que dans ces situations, il n’y a place pour aucune superficialité : présenter un spectacle, lire un poème ou dire un conte apparaît alors tellement essentiel, que l’on se demande rétrospectivement comment l’art peut être considéré comme un luxe ou un simple loisir. Ce qui a trait à l’enfance est trop souvent considéré avec dérision, pourtant des artistes contemporains développent une vraie recherche en direction du jeune public. Les artistes s’associent en cela aux nombreux pédagogues, journalistes ou parents, qui remettent aujourd’hui en question une conception puérile de la relation à l’enfant.

Présenter de la poésie, de la musique ou de la peinture contemporaine à de jeunes enfants n’a rien à voir avec une démarche élitiste, ni au « gavage de cerveau » d’un apprentissage précoce. Le succès auprès des enfants de Verlaine ou Apollinaire, de Chostakovitch ou Britten pourrait paraître étonnant, s’il ne répondait à une attente évidente, (et à un certain manque). Car le fait de s’adresser à un enfant n’implique aucune concession quant à l’exigence artistique et l’intégrité de l’oeuvre. Lorsque l’on s’adresse à des spectateurs qui n’ont pas dépassé leur deux ou trois premières années, toute maladresse peux faire basculer la salle dans des pleurs ou l’inattention, on a alors la sensation que la moindre pensée, le moindre mensonge est perceptible, et c’est une obligation qui nous est faite de la plus profonde intégrité. Ce sentiment est plus vif encore, lorsque l’on s’adresse à des enfants souffrants ou à des personnes autistes: ils exigent de nous une sincérité absolue, et nous renvoient je crois à l’essence même de notre pratique. Notre responsabilité artistique c’est la tentative de ne pas mentir, ni à l’autre ni à soi même. Alors je pose cette question: ne faut il pas préserver l’art et la culture de toute corruption? N’y a-t-il pas un grossier contresens à vouloir astreindre la pensée à une logique commerciale et des critères de rentabilité, alors qu’à l’inverse il serait nécessaire et concevoir une économie au service de ce qui fait notre humanité.

C’est lors d’une tournée au Canada que m’est apparu le sens du mot show–business, je comprenais alors combien est précieuse notre conception poétique du spectacle. Ces petits bouts de rien que nous présentions sur scène avaient tout l’air d’un véritable trésor. Le public anglophone fut également sensible aux songeries d’Apollinaire : cette diversité culturelle que nous apportions dans nos bagages paraissait essentielle à chacun, par delà toute frontières.

Notre travail avec le jeune public nous oppose fréquemment à d’autres formes de « culture », dont l’objet est uniquement commercial et qui disposent de moyens de diffusion massifs. En effet, au fur et à mesure qu’ils grandissent, les enfants s’accoutument à des manières de voir et d’écouter qui restreignent leur curiosité naturelle. Ainsi l’habitude des musiques enregistrées leur suggère qu’il n’est pas nécessaire d’écouter la musique et que l’on peut parler pendant un morceau ; je me souviens de jeunes spectateurs qui avaient peine à croire que le son sortait réellement du violon, il est fréquent en effet que les enfants n’aient jamais entendu de véritable instrument de musique avant d’aller au spectacle. D’ailleurs il est étonnant de remarquer que plus les spectateurs sont jeunes, plus ils sont ouverts: leur faculté d’écoute n’est pas encore appauvrie, ils sont avides de la diversité des timbres, des modes et des harmonies propres à la musique classique ou contemporaine. A cet égard je ne comprends pas et je trouve injuste que dans cette concurrence inégale qui oppose les artistes à une culture consommable et stéréotypée, ce soit nous qui soyons accusés d’être des profiteurs, alors que nous défendons un art et une culture qui répondent avant tout à une nécessité humaine; je trouve qu’il y a là une forme d’obscurantisme.

L’art au même titre que la philosophie ou la science, nous confronte sans cesse aux limites de notre manière d’appréhender le monde; toute culture vivante tend ainsi à l’émancipation de la pensée... Je ne peux m’empêcher de croire que derrière le parti pris d’une culture vouée à la consommation, il y a la volonté d’une aliénation, et nous devrions être lucides quant à la réalité d’une manipulation intellectuelle, (les exemples ne manquent malheureusement pas). La libre pensée devrait être réaffirmée aujourd’hui comme essence de notre civilisation et il n’appartient pas seulement aux artistes, chercheurs, enseignants, philosophes ou poètes de la défendre, il incombe aussi aux forces politiques de l’affirmer.

Je voudrais clore mes propos par ce témoignage: j’ai présenté mes spectacles à des spectateurs de tous âges et de toutes origines, à de très jeunes enfants, à des familles parfois très démunies (issues de ce que l’on nomme le « quart monde »), à des enfants en détresse ou à des personnes autistes, et presque toujours j’ai senti une grande profondeur d’écoute, quelque chose qui s’oppose à l’idée d’une culture superficielle, quelque chose comme une aspiration à l’élévation de la pensée. Et la difficulté pour nous artistes, c’est d’être à la hauteur de cette exigence spirituelle du public. Car le dénigrement de la culture ne passe pas seulement par l’exclusion des artistes, mais aussi par le mépris du spectateur, et celui ci est avant tout un mépris de soi-même.

La création jeune public est un phénomène relativement récent, qui répond à une demande du public, tout autant qu’à une volonté collective par delà tous clivages politiques: les villes, les départements et de nombreuses autres institutions nous permettent de travailler et nous soutiennent. Ce n’est pas un avantage social qui nous est consenti, mais l’autorisation de vivre de notre travail, c’est aussi la possibilité de présenter des œuvres qui sont le fruit d’une véritable recherche… ce qui est la moindre des choses vis-à-vis d’un public que l’on respecte. Je crois que cela n’aurait pas été possible, si la République n’avait proclamé il y a bien longtemps que l’art et la culture ne seraient plus un privilège mais un bien commun, (faut il préciser que de ce fait elle s’engageait vis-à-vis des artistes dont la survie avait dépendu jusqu’alors du mécénat de la noblesse et de l’église). Aujourd’hui, dès le plus jeune âge, les enfants ont accès à des oeuvres d’art, notre société s’est efforcée de rendre l’art et la culture accessibles à chacun, si l’on considère avec un peu de recul cette civilisation qui est la nôtre, force est de constater qu’elle brille d’une certaine humanité. Je ne peux me résoudre à cette régression vers laquelle nous semblons engagés et je persiste à espérer un avenir plus lumineux.
L’enfant nous pose des questions profondes quant à notre rapport au monde et à l’existence, nous avons à y répondre, avec nos rêves aussi...

Vincent Vergone