A Rebours…

« Quelle démarche de création artistique pour les tout-petits ? » Un atelier signé Laurent Dupont et Yves Nilly

S’autoriser un temps de rencontres pour simplement « défaire », se débarrasser de toutes les idées reçues, les savoirs réflexes qui encombrent : c’est le fil qui a finalement guidé cet atelier consacré à l’écriture de spectacles pour le tout-petit. Au théâtre de l’Aventure, à Ermont, d’une séance à l’autre, les questions fusent et les participants explorent ce chemin déroutant qui mène là où tout aurait pu commencer… Petits allers-retours entre des paroles entendues pendant le stage et le bilan du 3 avril.

« Chaque recherche en direction des tout-petits interroge le théâtre « tout court », explique Laurent Dupont en amont du stage dans un court texte d’intentions. Elle ne nous entraîne pas seulement vers la réalisation d’un spectacle mais sur des sentiers qu’il faut à chaque fois entreprendre pour répondre à notre urgence. C’est un journal de voyage le long de ces cheminements que nous vous proposons d’ouvrir pour aller y glaner des matériaux ébauchés, malaxés pour se les approprier et découvrir ensemble les étapes d’une écriture scénique » L’expérience menée en étroite collaboration avec l’auteur Yves Nilly ne s’était fixé aucun objectif autre que celui de la rencontre. « Partager cet instant de théâtre…où chacun devient auteur de sa propre vision. Un côtoiement pour aller au plus simple ; au plus juste –peut-être retrouver quelque chose d’un regard premier et la vivacité de nos émotions… » Un côtoiement courageux qui ne cherche pas à rassurer mais accepte de peler patiemment l’écorce des réflexes et des savoirs-faire accumulés, pour voir… « Notre but n’était pas de viser un résultat ou de suivre une progression préétablie, expliquera aussi Laurent Dupont pendant les Rencontres européennes. Nous sommes partis de l’écoute pour confronter nos interrogations et nous situer les uns par rapport aux autres…Je crois qu’on est arrivé à la fin du stage au point où les choses auraient pu commencer à se construire. On demande souvent aux ateliers de bâtir, de faire…Là, on a pris le chemin à rebours…On a fait le vide… »


« Oui, c’est le cheminement qui est important, tout ce que l’on ramasse en chemin, sur le bord de la route, dans les fossés. Mots sons, gestes, images, impressions, brouillons magnifiques, nous nous pencherons sur la naissance, la genèse… » Propos d’intention encore, signés Yves Nilly cette fois, mais qui se sont avérés si justes pendant le parcours.
Parmi les stagiaires, une majorité de femmes, comédienne comme Stéphanie, conteuses comme Michèle… et Jean-Christophe Tailliez, le directeur artistique du Théâtre d’Ermont (95). Le jour du compte-rendu, il livre sa vision, drôle et sensible de tout ce que lui a inspiré l’expérience: « Nous attendions certainement du contenu en venant à ce stage, des réponses tangibles…mais on s’est joué de nous…en nous invitant justement à jouer à nouveau…On nous a proposé de renouer avec les origines de la relation aux autres personnes et de revisiter notre relation au monde, avec le plus de simplicité possible…»

Est-ce un hasard ? Le premier jour, le jeu avait trouvé un support concret avec le Labyrinthe de la « Composition universelle » de Torres Garcia proposée par Laurent Dupont. « C’est un document que j’ai retrouvé parmi les brouillons de mon spectacle Al Di LA. Je ne l’avais finalement pas utilisé, et je l’ai ressorti à l’occasion du stage. Cette accumulation de signes correspondait assez bien à l’afflux de paroles qui venaient dans tous les sens. » Un hasard qui fait mouche aussi pour incarner l’errance de tous les participants. D’une case à l’autre, chacun tente de se frayer une voie. Une première série de textes est jetée. Descriptions très figuratives. Pas facile de laisser aller la liberté d’invention. Il faut entrer en confiance, avec soi-même, et les autres…. Un parcours qui prend du temps. Sentiments partagés de s’égarer souvent… jusqu’au moment inattendu où jaillit un désir de verticalité, une possibilité enfin de donner sens au labyrinthe parce qu’on a pensé à jouer avec… « Je me suis vraiment demandé si on allait sortir de ce labyrinthe, raconte Laurent Dupont au moment du compte-rendu du stage. Et c’est en retournant sur les choses déjà écrites, en les reprenant qu’on a trouvé d’autres portes de sorties. C’est intéressant de voir que ce passage de l’horizontal à la verticale est un mouvement qui revient spontanément très souvent dans les travaux pour les tout-petits. »
Promesse de création possible ? « On a surtout appris pendant le stage que Créer, c’est peut-être simplement tenir compte de ce qui est déjà là, retrouver les petites choses qui font qu’on se sent tout de suite chez soi, explique Jean-Christophe Taillez au moment des Rencontres. C’est la liberté retrouvée de poser des actes simples…On n’a sans doute pas répondu à la question « qu’est-ce que créer pour la toute petite enfance », mais on a abordé la question « qu’est-ce que créer » en la reprenant à la racine du jeu, une manière de revenir à l’enfance de l’art… »

Céline Viel