Entretien avec Agnès Desfosses :
Comment est
né le projet de ces rencontres européennes dédiées
au spectacle vivant pour la petite enfance ?
C’est arrivé comme un effet « boomerang ». En promenant ma compagnie dans différentes villes d’Europe où nous avons présenté notre travail, j’ai récolté des questionnements très riches. J’ai pu constater que les expériences touchant à la petite enfance varient beaucoup d’un pays à l’autre. Les modes de garde diffèrent, les manières de voir, de penser... Mais partout, j’ai retrouvé le même désir d’échange, le besoin de parler de ce que nous faisons pour mieux comprendre ce qui est en train de s’inventer. Alors une fois de retour dans le Val d’Oise, j’ai eu envie de proposer ces rencontres comme un temps de partage d’expériences et de réflexions. Mon désir a rencontré le vif intérêt du directeur des affaires culturelles du Conseil Général du Val d’Oise, Monsieur Yves Schwarsbach, et son appui fut d’autant plus précieux que le type d’initiative que nous engageons exige une dynamique de partenariat.
L’objectif premier de ces rencontres est de stimuler et de développer cette dynamique de partenariat ?
Mon idée au départ était de présenter les partenaires de « la première heure », tous ceux avec lesquels j’ai tissé des liens au fil des créations et des rencontres. Je fais toujours les choses au plus près de moi, de mes actions concrètes. J’impulse aujourd’hui ces journées européennes avec ma casquette de compagnie de théâtre, mes exigences esthétiques, ma volonté de contenu et l’envie de bousculer le rapport au public. C’est Anne Françoise Cabanis qui m’a poussée à créer en 1994 « Ah ! vos rondeurs … », mon premier spectacle pour les tout-petits. Elle m’a passé commande après avoir vu mon travail en pensant que ce type de création convenait bien à ma sensibilité. L’élan est venu d’elle, et mon envie, c’est de voir se multiplier ce genre d’impulsions qui de plus ne se limitent pas forcément au réseau des artistes et des programmateurs. Les professionnels de la petite enfance comme les directrices de crèche par exemple ont leur mot à dire. Elles peuvent très bien taper à la porte des théâtres pour réfléchir avec les programmateurs et vouloir un échange avec les artistes. On voit qu’elles commencent à prendre le temps de choisir les spectacles qu’elles présentent aux enfants. Les éducatrices, les puéricultrices, les personnels des services culturels des communes sont devenus autant de partenaires indispensables. C’est important de penser ce réseau en termes de compagnonnage où chacun reçoit une émulation des autres.
L’idée même de compagnonnage ne bouscule-t-elle pas sérieusement la relation traditionnelle des artistes avec le public ?
Oui, je crois qu’on peut parler de mutation culturelle, même si l’expression risque de paraître un peu forte. Ces créations pour les tout-petits induisent un lien de proximité entre les artistes et le public qui bouscule en profondeur les habitudes culturelles. J’ai démarré avec des spectacles de rue, et c’est sans doute pour cela que je nous compare facilement à des saltimbanques. Nous allons à la rencontre du public et nous nous sentons responsables de l’accueil qu’il fera à chaque spectacle car nous créons les conditions de cet accueil. D’où l’importance des temps d’échange avec les adultes qui accompagnent les enfants en amont, et en aval des spectacles. Nous avons multiplié les rencontres dans les maisons de quartiers et les associations de Villiers le Bel. Il s’agit pour nous artistes d’intégrer un maillage, d’explorer la forme des liens que nous pouvons tisser dans la société. J’espère que les tables rondes seront entre autre l’occasion de mieux cerner ce qui évolue avec le spectacle vivant dans la relation entre adultes et enfants, et ce qui change dans la composition du public.
Quelles sont aujourd’hui les questions fortes qui accompagnent la création pour les tout-petits ?
Il faut d’abord se demander pourquoi après avoir été si longtemps marginalisé, le spectacle vivant pour la jeunesse intéresse un nombre croissant d’artiste. Je crois que l’intérêt des artistes accompagne d’importants changements dans notre manière même d’appréhender non seulement l’enfance mais l’être humain. On ne veut plus penser en termes d’opposition entre un être fini, l’adulte et un être pas fini, l’enfant. C’est la vision d’un univers cloisonné qui emprisonne chacun dans des cases qui ne communiquent pas entre elles. Admettre au contraire que l’être humain évolue, passe par différentes étapes entre lesquelles il faut se garder d’établir une hiérarchie s’avère beaucoup plus riche. Les tout-petits par exemple expérimentent activement le monde avec tous leurs sens. Si en tant que créateur, je parviens à établir une passerelle entre leur mode de perception et le mien, j’abolis la frontière entre celui qui cherche et celui qui sait pour m’aventurer avec ma subjectivité vers celle de l’autre. Est-ce que nous ne sommes pas à égalité quand on observe ensemble une fleur ? Cet échange, ce partage me paraît beaucoup plus fertile. Il nous oblige à entrer dans les propositions des enfants. C’est justement cette relation vivante avec la petite enfance qui fait germer au fil des expériences des questions fortes, comme par exemple celle de la relation de confiance entre enfants et adultes, ou sur la manière dont se construit la relation entre « l’intérieur », la façon dont chaque individu se structure, et la découverte de « l’extérieur ». Toute la mise en scène de « Syncope » que présente la compagnie Skappa ! développe très concrètement cette question. Notre travail de création parce qu’il contient ainsi une part « artisanale » permet de toucher à des choses très fines et délicates.
Quels sont les principaux critères qui ont présidé à la sélection des spectacles ?
Ces critères rejoignent ceux qui guident tout le travail de notre compagnie. D’abord, ces spectacles s’adressent autant aux adultes qu’aux enfants. Ensuite, ils proposent des formes imaginatives, avec par exemple des dispositifs scéniques qui nous sortent du rapport frontal traditionnel salle/scène. Plus généralement, je suis attentive à la qualité de la recherche sur les langages artistiques employés que ce soit au niveau du texte, du travail sur le corps, du décor etc… Je veille à ce qu’un spectacle soit porté par une équipe artistique prête à engager les mêmes moyens pour les tout-petits que pour les plus grands. Quand je parle de moyens, je pense bien sûr aux recherches de financement et de partenariat mais aussi aux moyens artistiques à proprement parler. Si une compagnie présente un travail chorégraphique, il faut que ce soit avec un chorégraphe digne de ce nom ; si elle défend un texte, est-ce un vrai travail d’auteur ? Enfin, la variété des créations compte beaucoup puisque ces journées visent aussi à faire connaître des artistes venus de toute l’Europe. C’est important de se donner le temps de poser son regard sur ce qui se passe ailleurs pour élargir notre perception et enrichir nos pratiques.
Propos recueillis par Céline Viel - 17 mars 2004