Rencontre avec Isabelle Kessler, interprète et co-metteur en scène de Peek a boo
Marionnettiste
de formation, Isabelle Kessler s’est attachée
très tôt à la création pour la petite enfance, dans
la droite ligne des pionniers comme Catherine Dasté. Depuis 20 ans, elle
tourne un peu partout dans le monde, et nous dresse un portrait impressionnant
du traitement accordé par les Etats-Unis aux spectacles pour le jeune
public
Entre vous et le jeune public, c’est une passion qui ne date pas d’hier…
J’ai découvert le spectacle jeune public, il y a 30 ans avec l’un des premiers spectacles de Françoise Pillet à la Pomme verte. Puis la comédie de Saint Etienne m’a commandé un spectacle pour le Jeune public, et c’est comme ça que ça a commencé ! A l’époque, ce type de spectacles s’adressaient essentiellement aux 6- 11 ans. On devait passer un contrôle pédagogique et obtenir un agrément pour jouer devant les enfants…Il fallait défendre l’intérêt pédagogique du spectacle ! J’ai monté mon premier spectacle, « La lune dans l’eau », avec Francesca Sorgato… Puis dans les années 8O, nous avons crée « Phénomène Tsé Tsé » (la Cie existe encore et tourne toujours avec « Coucou ») …En fait, nous avons monté une foule de spectacles pour les enfants…Il y a eu aussi « Il diabolo »…un spectacle anti- clérical qui a été censuré à Lyon !
Les voyages font partie intégrante de votre démarche
artistique…
J’ai toujours énormément bougé. Je suis allée en particulier en Papouasie, en Nouvelle Guinée, où j’ai fait du théâtre pour des villageois qui n’avaient jamais vu une femme blanche ! Puis je suis partie m’installer au Nouveau Mexique à Albuquerque, et j’ai travaillé avec la Cie Loren Kahn Puppet Theater. Pour « Peek a boo », nous avons obtenu exceptionnellement une aide de la ville d’Albuquerque (la compagnie y travaille depuis au moins 20 ans…)…La ville a acheté 50 représentations. En échange, on devait jouer gratuitement…Mais je lutte contre ce système de gratuité…Je suis pour un échange, même symbolique car la gratuité ne fonctionne pas…Il arrive que dans une crèche, on joue devant 3 enfants car les autres sont malades…Les gens ne respectent pas le spectacle quand c’est gratuit…il y a tout un travail d’action culturelle à faire en même temps que le travail artistique…
La situation de la création pour la jeunesse aux Etats-Unis vous a particulièrement marquée…
Aux Etats-Unis, il n’y a pas de subvention
pour les compagnies, pour les spectacles jeune public…Il n’y a aucun
travail d’action culturelle… Il y a très peu de festival…un
des festivals importants, celui de Chicago…a été annulé
faute d’argent… Il accueillait des spectacles jeune public dont
la plupart venaient d’Europe. Pour les compagnies américaines,
il est très difficile de résister aux pressions économiques,
et il est impensable de refuser un contrat. Leurs spectacles sont mauvais car
ils essaient de plaire à tout le monde et ne cessent de pratiquer une
sorte d’auto censure qui s’impose nécessairement au détriment
de la création…
Pour présenter Peek a boo…nous avons pris un risque artistique
énorme compte tenu des conditions de diffusion dans ce pays…Mais
on avait 30 ans de métier et on pouvait se le permettre…Le seul
moyen de le jouer, c’est d’accepter des prix dérisoires.
Il nous est arrivé de jouer pour un anniversaire devant quatre enfants…Dans
la culture américaine qui est une culture de service, on consomme le
spectacle. Une fois le spectacle terminé, on démonte et bye bye…
Il nous arrive de jouer 4 à 5 fois par jour dans des écoles différentes…Le
spectacle n’est jamais choisi dans le cadre d’un projet culturel
ou pédagogique. On vous appelle, on vous dit : « Venez jouer à
telle date, à telle heure »…On ne discute pas.
Nos spectacles tournent aussi dans les hôpitaux et même dans des
centres commerciaux, au milieu des allées …
Nos créations étonnent car ce n’est pas du simple divertissement.
Pour eux, c’est bizarre. Le côté positif, c’est qu’il
y a une soif du public. Une des réflexions du public qui me fait le plus
rire et qui me touche : « ça existe encore ? » en parlant
des spectacles de marionnettes…
En fait, malgré les conditions, la vie m’a fait un cadeau en m’envoyant
là bas…car en France…je commençais à m’installer
dans mes certitudes…
Recueilli par My Linh Bui