« Premières rencontres », en quelques traces...
Journal de bord des journées du 2 et 3 avril

Samedi 2 avril…
A la maison de quartier des Carreaux à Villiers-le-Bel (95), il est neuf heures du matin et c’est l’effervescence. Parents et assistantes maternelles se pressent aux côtés des tout-petits dans la pièce étroite que les responsables du lieu ont provisoirement muée en vestiaire. Les poussettes sont pliées, les manteaux empilés à la va-vite sur un coin de table, et tout le monde se balade en chaussettes… Direction la grande salle attenante au hall d’accueil. C’est là que la compagnie ACTA présente « Sous la Table », un spectacle qui ne cesse de tourner depuis sa création en 1996. C’est là aussi qu’on attend quelques-uns des professionnels conviés aux « Premières rencontres européennes » sur le spectacle vivant pour la petite enfance. Du local à l’international…il suffit de se laisser porter…. On entre…


A l’échelle des tout-petits, l’espace se découvre de nouvelles perspectives. Oubliée la traditionnelle confrontation entre salle et scène. Ici, c’est un peu à chacun d’inventer sa place, au fil de tout ce qui se joue, en réalité comme en imagination. Un grand vaisseau de soie froissée s’est échoué au centre de la salle…Mais combien d’enfants l’ont réellement remarqué ? Happés d’emblée par le gai babillage du mystérieux duo qui les accueille, les spectateurs ignorent le bateau qu’on dirait tapi dans l’ombre pour entourer les intrigantes créatures qui peaufinent leur maquillage de scène. Eclats des lignes asymétriques sur les visages délicatement fardés : Une vague scintille sur la cime d’un sourcil, éclabousse de sa lueur bleutée la peau dorée d’une paupière, avant d’imprimer sa morsure au sillage tremblé des lèvres… Faut-il avoir peur, sourire ou simplement s’étonner ? Les réactions contrastées des enfants disent déjà tout cela…. Et beaucoup plus. Les pleurs soutenus d’une fillette forcent les deux comédiens à hausser légèrement la voix. Pas de codes connus à l’avance dans ce théâtre-là. Il faut apprivoiser un public qu’on n’a pas encore dressé à se tenir… Une chance ? La nounou de la fillette en question entame embarrassée les premières manœuvres de repli. Comment est-elle censée réagir ? Doit-elle sortir ? Patienter un peu ? Mais qui pourrait répondre à sa place ? … D’un coup, c’est le calme plat, avant une nouvelle déferlante de sanglots, entrecoupées de longs silences, et parfois de rires timides… Une manière immédiate d’être pleinement là, d’une minute à l’autre, du début à la fin…


Anne Cammas et Thierry Gary, les deux comédiens du spectacle savent quelle partie délicate ils doivent jouer ici. Ne rien forcer, ménager toutes les transitions nécessaires pour partager avec les enfants le plaisir de rêver ensemble. A la coupe altière des costumes répond la douceur d’une gestuelle exactement mesurée. Question de rythme. Le flot quasi ininterrompu des paroles bizarres semées de borborygmes ne brouille jamais le timbre clair et jovial des voix. Art de la nuance, envie simple de jouer, et partout, soin infini du détail. De quoi créer le cadre propice aux surprises et tisser avec les spectateurs des liens de familière étrangeté. Une vaguelette dessinée par les artistes au dos de chaque menotte permet de faire « co-naissance » . Question de regards, et de présence. Un léger trait de pinceau engage la confiance : « de toi à moi, entre nous désormais, le désir commun d’embarquer… », fil d’Ariane aussi précieux que fragile...


Difficile de poursuivre sans recourir au « je ». Les comédiens invitent tout le public à changer de point de vue. Cap sur le vaisseau de soie froissée, tout irisé de nacre, de sable et de grand vent. Les plus jeunes n’ont pas l’âge de la marche. Ils se lancent quand même à l’abordage, escaladant les petites passerelles de bois qu’un jeu astucieux de bascule transforme ensuite en bancs commodes. L’œil rivé au ras de la table-océan, je déguste comme les enfants le ballet des gourmandises visuelles, tactiles, gustatives et sonores qui ondoient à la surface, avant de plonger dans le secret de territoires dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Grimaces inquiètes, sourires ébahis, regards anxieux, curieux, radieux des enfants… Un incroyable nuancier de sensations miroite à visages ouverts. Comment ne pas céder au vertige de toutes les émotions qui affleurent ? Au moment de débarquer, je me sens vivifiée, et je me sais plus libre. Une manière d’aller sans le savoir à la rencontre de tous ceux que la création pour les tout-petits passionne depuis longtemps.

Des six coins de l’Europe

Rendez-vous est donné à l’Espace Marcel Pagnol où vont se succéder deux jours durant rencontres, spectacles et tables rondes. Les passionnés ? Ils sont déjà une bonne cinquantaine à converser dans le hall d’accueil en attendant la première conférence-discussion. Au programme de la matinée: les témoignages d’artistes et de programmateurs venus de cinq pays d’Europe pour faire un état des lieux du spectacle dédié à la petite enfance. Mais pour le moment, autour d’un bon café, c’est le plaisir des retrouvailles. « Je ne peux concevoir et organiser les choses qu’en partant de là où je suis, jamais en appliquant des idées théoriques » La phrase d’Agnès Desfosses donne le ton. Tous les invités sont des partenaires de la première heure, croisés au fil des festivals ou des projets menés il y a un, cinq, dix ans… D’où l’atmosphère singulièrement chaleureuse de ces journées portées par le désir militant de tous ceux qui se battent pour offrir aux bébés comme à leurs parents des spectacles dignes de leurs attentes. Les militants ? Rien à voir avec un strict collectif d’artistes. L’un des grands intérêts du mouvement est d’ancrer la création dans un lieu précis, en tissant sur place un maillage de liens inattendus entre les artistes et les professionnels de la petite enfance, directrice et éducatrices de crèches, avec les pédiatres, les psychologues, les décideurs culturels, les politiques, les programmateurs des théâtres…et bien sûr les parents… C’est tout le sens du préambule d’Agnès Desfosses qui commence par présenter Françoise ROUAT, directrice des affaires culturelles de Villiers le Bel, et Marie-Hélène Gravier, responsable du service petite enfance, deux personnalités clés dans l’histoire d’ACTA à Villiers. De même, Marina Zinzius qui anime la réunion s’est largement impliquée dans l’organisation de ces « Journées européennes ». Aujourd’hui programmatrice du théâtre d’Argenteuil, elle fut chargée de mission théâtre à l’ADIAM du Val d’Oise. Avant de donner la parole aux témoins étrangers, elle applaudit la dynamique de transversalité qui caractérise l’ensemble du mouvement. Prudente néanmoins, elle prévient avec humour l’assistance : « Ce sont des premières rencontres, nous sommes là aussi pour essuyer les plâtres. On s’améliorera dans deux ans, pour la prochaine édition… . » Un avertissement qui n’a rien d’une promesse en l’air. Vous pouvez compter sur Marina…

A l’origine fut… l’enthousiasme, au sens littéral… C’est dit et répété par tous les témoins invités : un jour, il y eut cette première fois, la magie d’une expérience émotionnelle tellement riche et inattendue qu’elle exigea d’être renouvelée, partagée et approfondie. Silvia Brendenal, directrice de la Schaubude, le théâtre de la marionnette et de l’objet à Berlin, commence par nous livrer le récit très touchant de cette toute première fois. Elle nous dit le cœur qui bat à toute allure, la peur soudaine des enfants qui n’hésitent pas à se blottir contre elle, l’intensité des sentiments qui l’animent alors …Elle dit aussi sa stupéfaction d’adulte face à « cette connaissance, cette intuition presque archaïque des plus jeunes enfants du cycle de la vie et de la mort »… Et décrit avec une grande justesse le risque propre à cette création : « Celui qui décide de faire du théâtre pour les touts petits, se décide pour une relation entre celui qui fait et celui qui regarde qui n’est pas prévisible. Il se décide pour un chemin théâtral discret, précis, pour des regards étonnés et silencieux, pour un succès qui reste toujours incertain. »… La situation en Allemagne ? Une majorité de spectacles restent trop infantilisants et conventionnels. Quelques exceptions à Berlin, en particulier dans le domaine de la marionnette, mais les compagnies « ont bien du mal à sortir du rapport traditionnel entre acteur et spectateur et proposent une vision miniaturisée du monde aux enfants ce qui les rabaisse, au sens fort du mot, spirituellement et émotionnellement ! »

Autre bête noire qui revient comme un leitmotiv : comment articuler sans heurt l’artistique et le pédagogique ? Myrto Dimitriadou, la voisine autrichienne de Sylvia, metteur en scène et directrice du Toihaus Theater de Salzbourg déplore elle aussi l’indigence des spectacles pour les tout-petits dans son pays. Elle critique l’immobilisme et le poids de la tradition, sans perdre pour autant l’espoir de voir les choses changer, sentant poindre une nouvelle demande. Plus positivement, son intervention relate l’expérience singulière d’ « Unter dem tisch », la version autrichienne de « Sous la Table ». S’appuyant sur la traduction allemande qui existait du spectacle crée par ACTA, Myrto a invité Agnès Desfosses à venir travailler avec sa compagnie. « Pour tous nos artistes, ce fut très confrontant car nous découvrions que des tout-petits pouvaient devenir partenaires de la création. ». Une aventure sur laquelle on reviendra, ayant pu apprécier les deux versions du spectacle dans la même journée…


En attendant, cap au sud. Marina s’est tournée vers Carlos Laredo, également metteur en scène et directeur du Festival « Teatralia » à Madrid qui existe depuis huit ans. En Espagne aussi, les productions destinées aux tout-petits sont rares et la majorité des spectacles viennent de France et d’Italie. L’artiste revendique une démarche qui plonge à la fois au cœur du mystère théâtral et du mystère humain de la rencontre. Créer pour les tout-petits, c’est affronter une page d’autant plus blanche qu’il faut se défaire de toutes les formalisations apprises pour ouvrir de nouveaux espaces … Carlos évoque comme ses collègues plusieurs expériences qui l’ont bouleversé, dont une, croquée dans un morceau de vie quotidienne : « Nous étions installés dans une crèche et j’observais le manège d’un petit garçon de trois ans qui ne parvenait pas à atteindre une poignée de porte. Il s’est évertué pendant trois quart d’heure à bâtir tout un échafaudage de coussins qu’il a ensuite escaladés. Après tous ces efforts, au moment où il s’apprêtait enfin à ouvrir la poignée, quelqu’un est arrivé de l‘autre côté, et a poussé la porte. Vous imaginez le désespoir ! J’étais extrêmement ému par l’incroyable force dramatique de cette scène. » Un cadeau pour qui sait voir et sentir l’énormité de ce qui se joue dans ces instants-là. Mais qu’est-ce qui relie l’artiste au monde des tout-petits si ce n’est le désir de se raccorder par l’intuition à des forces élémentaires ? « Ces enfants sont à l’âge magique des apprentissages fondamentaux comme la marche, le langage…Nos recherches ont à voir avec la question de l’origine, de la naissance et de la mort, et les petits sont au cœur de ces questions… » Une qualité de réflexion qui n’empêche pas de soulever les problèmes plus pragmatiques qui intéressent tous les partenaires: « Les jauges nécessairement réduites ne vont pas sans créer des difficultés économiques qu’il est difficile de résoudre… »


Ainsi vont les discussions de cette matinée. Si elles ne font pas à proprement parler débat, elles sèment dans le désordre toute une série de questions qui refusent de séparer le pratique, le matériel, l’onirique, l’intellectuel... Les propos de Fako Klugvig – programmateur et directeur du festival Jeune Public d’Almere aux Pays-Bas, confirment cette manière de voir. La qualité des spectacles reste la priorité, mais il est nécessaire de se montrer inventif en amont et de proposer un environnement approprié aux enfants. « Il faut imaginer des formes d’accueil adaptées pour qu’ils se sentent en sécurité affective. » Le souci n’a rien d’anecdotique, et ne se limite d’ailleurs pas aux enfants. Tous les invités témoignent du même désir de créer des liens plus chaleureux avec un public large. La chorégraphe portugaise Madalena Vitorino, programmatrice du Centre culturel de Belem à Lisbonne travaille essentiellement dans cet esprit. « Je ne suis pas une spécialiste de la petite enfance, explique-t-elle. C’est la relation des arts avec les personnes qui m’importe, toutes les personnes, les tout-petits comme les très vieux… ». Aller au devant des gens, ignorer les cloisonnements qu’imposent la technicité de nos sociétés contemporaines… Madalena n’est pas danseuse par hasard. Persuadée qu’il n’y a pas d’existence banale, elle réintroduit le mouvement partout où on ne l’attend plus. « Notre principal désir au centre de Belem, c’est que les gens de la ville sentent qu’ils sont ici chez eux, que c’est leur maison ». Et l’artiste de provoquer malicieusement l’assistance avec une question « toute bête » : « Pourquoi faire des spectacles pour les tout-petits alors que la vie pour eux est un spectacle permanent ? » Rires intrigués dans la salle… « Le spectacle de la vie, ce n’est pas en soi de l’art, et mon but, c’est de faire comprendre très tôt à l’enfant qu’il existe un monde parallèle à celui de la vie quotidienne qui peut bouleverser cette vie même… C’est comme un enfant qui serait captivé par la lumière qui s’échappe d’un frigo ouvert…. »
Et Joël Simon, le directeur de Méli’môme de saisir l’image au bond : il sort de sa sacoche l’une des cartes postales publiées pour l’ édition 2004 de son festival… C’est la photo d’un enfant assis dans un réfrigérateur…

Dans sa sacoche, Joël Simon trimballe aussi des années d’expérience et de réflexions consacrées au Jeune Public. Il fut aux côtés d’Anne Françoise Cabanis l’un des premiers en France à favoriser le développement de la création pour les tout-petits. Lui aussi prend le temps de valoriser le rôle des professionnels de la petite enfance et l’engagement déterminant d’institutions comme la CAF. « Ce sont les premiers à avoir signé une convention car ils ont tout de suite compris l’intérêt de notre action. Avec eux, nous avons pu organiser des stages de formation pour les assistantes maternelles et les parents. Ces actions ont engendré un tel engouement qu’on a aujourd’hui du mal à répondre à la demande des spectacles…». Ces initiatives ne concernent plus seulement la ville de Reims où est né Méli’môme. « Les spectacles ont essaimé dans de nombreuses petites villes aux alentours. Il y a des éducatrices sur place qui ont trouvé les moyens financiers de les faire venir. Je constate que c’est souvent tout ce travail pour la petite enfance qui sert de levier pour mettre en place une politique plus large pour le Jeune public . »

Cet engagement des structures officielles dédiées à la petite enfance, c’est le grand rêve de Gert Engel, tourneur en Allemagne, complice de Sylvia Brendenal, et dernier témoin de la matinée. Lui se présente comme un enthousiasmeur et se bat pour faire connaître dans son pays ce que des artistes ont la possibilité d’inventer ailleurs. « L’Allemagne manque cruellement de structures comme celles qui existent en France pour servir de relais et stimuler la création. Cela traduit aussi un état d’esprit et d’organisation de la société qui est très différent chez nous où l’éveil et l’éducation des enfants très jeunes restent une affaire privée…»


Mais le temps a filé trop vite. Respect du programme général oblige, il faut clore cette matinée de témoignages. Quelques mots de Didier Vaillant, le maire de Villiers-Le-Bel : « On peut apprécier la richesse d‘une ville à la qualité des fauteuils de son centre culturel, résume gaîment Monsieur le Maire en désignant les sièges en plastique à moitié branlant des gradins. Je vous laisse juge de la situation à Villiers… Heureusement, nous avons appris à compter sur la richesse des gens, et Agnès fait partie de nos richesses locales… » Suit l’éloge complice, en sympathique et due forme, de tout le travail mené par ACTA dans la ville. Un éloge soutenu par des intentions claires et précieuses et qui nous rappelle le rôle indispensable des politiques dans ce type d’initiative: « S’interroger sur la place des enfants et des jeunes dans la ville, ce n’est pas se demander comment on pourrait les garder, mais quelle politique on veut mener pour leur faire réellement une place dans la ville et dans la société… »

Tout ce qui restaure…


Pause. Au seuil de la grande salle de conférence, le halo d’une lumière discrète nous invite à souffler un peu : c’est « le lustre des émotions ». Le derrière calé sur un coussin, le nez en l’air, on entre dans la ronde des gamins farceurs dont les ombres projetées, un doigt sur la bouche, jouent à faire silence. Le dispositif imaginé par Agnès Desfosses et Patricia Lacoulonche, la scénographe d’ACTA, signe parfaitement la manière dont les deux artistes ont revisité ce lieu pas franchement enivrant qu’est la salle communale. En quelques lignes, elles savent bouleverser notre perception intime de l’espace. Dans chaque salle, c’est le même sens du détail, celui qui compte parce qu’il nous tient simplement en éveil. Une dégringolade de cubes suspendue dans un carré de lumière naturelle oxygène malicieusement le hall d’accueil. Sur les faces des cubes : des regards, des sourires croisés d’enfants, tels qu’Agnès Desfosses peut les capter … Et là encore, on est frappé par l’élégance des effets, surgis pourtant de matières simples, quelques chutes de carton, un grand pan de drap blanc… Et là surtout, on retrouve cette manière unique de transmuer l’espace pour donner du champ aux personnes elles-mêmes, une vibration revigorante, quelque chose d’infiniment recueilli.
Trêve de rêverie. L’heure, c’est l’heure ! Dans la grande pièce réaménagée en réfectoire, la majorité des convives ont attaqué leur plateau-repas et les conversations vont bon train. A chaque table, on parle toutes les langues : des représentantes de la CAF discutent avec une responsable de la DRAC Ile-de-France…Une première… qui traduit concrètement l’intérêt de ces deux journées. Favoriser les rencontres, même et surtout les plus improbables… Agnès, et Ghislaine sont intarissables. Employées de la CAF, elles ont monté le matin même dans la salle qui jouxte le réfectoire une exposition itinérante consacrée au spectacle pour les tout-petits et leur famille. Leur équipe animée par Françoise Neyrolles a apporté un soutien à la fois financier, logistique et humain considérable à l’organisation de ces Rencontres européennes, prenant soin aussi d’intégrer des petites communes du Vexin, et d’aller par là même au devant d’un public trop souvent délaissé (lire leur témoignage). Leur enthousiasme, la finesse de leurs remarques expriment tout l’impact des actions menées par ACTA dans le Val d’Oise.
15 heures : les invités se dispersent pour assister à l’un des trois spectacles programmés dans plusieurs lieux alentours. A l’affiche de l’Espace Marcel Pagnol : « Unter dem tisch » (lire notre critique) l’adaptation autrichienne de « Sous la Table ». Fondées sur le même scénario, les deux versions sont radicalement différentes. Question de tradition culturelle ? Sans doute, mais pas seulement. L’intérêt est vraiment de voir comment en présence des enfants chacun creuse librement les pistes artistiques qui lui tiennent le plus à cœur. Les créations d’ACTA font intimement œuvre de compagnie. La complicité de Patricia Lacoulonches, d’Yves Nilly qui signe les textes, du compositeur Yvan Kaladji, des acteurs comme Anne Cammas et Thierry Gary sont la trame vivante des spectacles mis en scène par Agnès Desfosses. C’est dans cette osmose singulière des genres que « Sous la table » parvient à réveiller notre sentiment du beau, en soi, comme au-dedans de soi, dans ce mouvement qui est avant tout signe d’ouverture vers l’autre. Côté autrichien, on est totalement hypnotisé par la performance des acteurs. Précision, virtuosité des corps qui réalisent des prouesses jubilatoires. L’effet est spectaculaire, et s’apprécie à distance. Pas un mouflet qui risque la moindre acrobatie sur le tapis réservé aux acteurs. Avec l’équipe autrichienne, le dispositif imaginé par Agnès Desfosses intervient presque comme une contrainte de style. C’est une autre qualité de spectacle, qui emprunte à l’exigence plus classique mais non moins envoûtante d’un art très attaché au brio des comédiens.

A la table, la ronde des questions


Sans transition, on se presse autour des tables rondes, vraiment rondes. Un large cercle de toile blanche recueille la pluie des paroles qui s’amoncellent … dans le désordre…Premières rencontres…Besoin précipité de dire, flot chaotique des problèmes qui se posent à tous quand chacun peut témoigner d’expériences aussi contrastées … Deux fils conducteurs orientent quand même la réflexion :


1. « Pourquoi et comment développer des démarches partenariales entre artistes, théâtres et professionnels de la petite enfance ? » (lire nos articles).
2. « Spectateur enfant et adulte : qui accompagne qui ? » (lire nos articles).


Avides sans doute de solutions concrètes, la majorité des participants se bousculent au premier débat. Des démarches partenariales ? C’est au fond « une riche obligation » si l’on en croit Marc Caillard de l’association Enfance et Musique puisqu’elle engage par nécessité tous ceux qui entourent les tout-petits. Mais faire vivre le partenariat, c’est aussi combattre des réflexes pesants : jusqu’à quand faudra-t-il en référer aux vertus éducatives d’un spectacle pour légitimer son existence ? Pourquoi faut-il encore se justifier sous forme de discours bourrés d’intentions pseudo-psycholo-pédagogico… si peu adaptées à tout ce qui s’invente ? On voudrait bien en rire… et tout le monde se prend à rêver : à quand les études scientifiques qui évalueront les bienfaits des spectacles pour enfants et dispenseront les artistes d’expliciter le pourquoi du comment quand les effets sont là ? Le regard lumineux des spectateurs, petits et grands … Une source efficiente de bonne santé… « De quoi faire baisser le trou de la sécu… »


Ceux qui espéraient arrêter des pistes d’action déterminées sortiront frustrés. Il est sans doute un peu tôt, d’autant que le sens même des projets qui émergent s’ancre dans la réalité de territoires locaux. En témoigne l’intervention finale de Madalena Vitorino qui expose l’une des initiatives du Centre de Belem. « Notre projet baptisé « parcours », c’est l’idée de la ville comme territoire artistique. Nous avons impliqué les habitants en créant des relations nouvelles entre eux et certains endroits comme les maisons de retraites, les bars, les places…L’art a perdu le rapport au public. Comment doit-il se rapprocher des gens ? … Ces projets ne peuvent marcher que sur la base d’un véritable partenariat, c’est à dire une écoute, une confiance et non une utilisation des uns et des autres. »


Autour de la deuxième table ronde, la discussion arpente des chemins encore moins balisés. « Spectateur enfant, adulte : Qui accompagne qui ? » Pas de position fixe, de rôle assigné à l’avance. Le spectacle commence … Nous voilà vite ailleurs, si loin, au plus près de nous-mêmes … un mouvement irréductible à l’analyse logique. Evidemment, puisqu’il est question d’art – un point qui reste quand même sacrément sensible : « -On ne peut pas aller n’importe comment avec les enfants au Théâtre. C’est du théâtre tout de même ! Et ce sont des enfants… -Certainement ! Est-ce qu’il n’y a pas là un moment extra-ordinaire, quelque chose qu’il faille leur apprendre à sentir ? Est-ce qu’il n’y a pas des codes à transmettre, à commencer par le respect des artistes ? - Mais on risque alors de brider leur spontanéité… -Et comment doit réagir l’adulte qui est peut-être lui-même intimidé parce qu’il ne connaît rien au théâtre et qu’il est venu pour amuser l’enfant, au titre de simple accompagnateur ? … » Alors, qui attend quoi ? La réflexion part en vadrouille achoppant sur des questions élémentaires, de celles qui n’engendrent aucune réponse définitive, mais qui exigent d’être sans cesse revisitées.

Dimanche 3 avril

Exercices pratiques


Dimanche 3 avril, 10h. De la théorie à la pratique… … Qui accompagne Qui ? J’ai la possibilité d’assister en famille au spectacle de Laurent Dupont, « Al Di La », sur le thème de la séparation…Justement…Assise derrière mon petit garçon, sur la mer de coussin qui bordent le plateau, je scrute déjà tout ce qui pourrait captiver mon enfant. Un assemblage de formes géométriques joue de sa gracieuse immobilité pour induire un mouvement de contemplation pure … mais j’ai l’attention en déroute …Une bougie brûle sur le sol nu… Qu’est-ce qu’il ressent ? Premières minutes encombrées de gestes irrépressibles : l’index qui pointe les facéties des ombres sur la toile tendue ; les lâchers de oh ! de ah ! qui forcent l’effet de surprise quand une petite balle de bois se contente d’aller tranquillement son chemin vers… « Oh la balle ! T’as vu ? Regarde là… » Evidemment, il a vu…mais il préfère regarder ailleurs, l’œil obstinément braqué sur la lueur vacillante de la bougie… Il n’attend rien de précis. Deux danseurs entrent en scène. Elle et Lui entament le ballet mutin des êtres qui se guettent, se fuient, s’effleurent pour mieux se cacher, s’écartent pour vraiment se trouver… Jusque-là, tout va bien : l’enfant ne hurle pas, n’exprime pas d’impatience. Je découvre au contraire sur son visage des expressions que je ne lui connaissais pas et qui m’apprennent qu’il est inutile d’intervenir, d’orienter systématiquement son regard, son écoute. Je peux me concentrer réellement sur ce que je vois. Sur le plateau, entre Elle et lui, les jeux d’ombres libèrent une suite de figures colorées. Tour à tour, elles se coulent et se cognent à l’intrigante trame sonore qui participe à construire l’histoire. Entre Elle et Lui, la distance éveille un monde de sentiments nouveaux…Et mon bébé là-dedans ? Est-ce qu’il s’amuse ? Qu’est-ce qu’il comprend ? Visiblement confiant, il suit le fil du spectacle qui le fait rêver. Entre Elle et Lui, accueillir ce temps dense, admettre la séparation, une porte qui s’ouvre vers l’autre…


« Partager cet instant de théâtre…où chacun devient auteur de sa propre vision. Un côtoiement pour aller au plus simple ; au plus juste –peut-être retrouver quelque chose d’un regard premier et la vivacité de nos émotions… » Ces mots de Laurent Dupont disent bien l’esprit de son travail. Ils sont extraits des notes d’intentions que le metteur en scène a semé en amont du stage qu’il animait dans le cadre des Premières rencontres sur le thème : « Quelles démarches de création artistique pour les tout-petits ? ». Une expérience menée en étroite collaboration avec Yves Nilly. Où il est simplement question de déconstruire, de peler patiemment l’écorce des réflexes et des savoirs-faire accumulés : « Notre but n’était pas de viser un résultat ou de suivre une progression préétablie, explique Laurent Dupont. Nous sommes partis de l’écoute pour confronter nos interrogations et nous situer les uns par rapport aux autres…Je crois qu’on est arrivé à la fin du stage au point où les choses auraient pu commencer à se construire. On demande souvent aux ateliers de bâtir, de faire…Là, on a pris le chemin à rebours…On a fait le vide… » Parmi les stagiaires, des conteuses, des éducatrices de crèche, et Jean-Christophe Tailliez, le directeur artistique du Théâtre d’Ermont (95). Il nous livre sa vision, drôle et sensible de tout ce que lui a inspiré l’expérience: « Nous attendions certainement du contenu en venant à ce stage, des réponses tangibles…mais on s’est joué de nous…en nous invitant justement à jouer à nouveau, à reprendre les choses à la racine du jeu…Créer, c’est peut-être simplement tenir compte de ce qui est déjà là, retrouver les petites choses qui font qu’on se sent tout de suite chez soi… C’est la liberté retrouvée de poser des actes simples… »


Les compte-rendus d’ateliers permettent ainsi d’approfondir certaines réflexions amorcées la veille. Les actions de sensibilisation autour des créations sont devenues pratiques courantes pour les compagnies qui s’intéressent au jeune public. Est-ce qu’on mesure à quel point elles transforment les artistes autant qu’elles bousculent le public ? « C’est un phénomène qui a pris une grande importance ces dernières années, insiste Laurent Dupont et qui nourrit de manière forte les questions que je peux me poser sur ma relation au Théâtre, à la société, et la nécessité de continuer ou non dans la direction que j’ai prise ».
Avec les ateliers de l’imagination, la compagnie d’Agnès Desfosses guette elle-aussi une matière nouvelle en multipliant les formes d’échanges avec le public. « Notre initiative s’étale sur trois ans, explique Agnès. Nous sommes allés dans les maisons de quartiers, dans les crèches, à la rencontre des parents, des nourrices avec l’envie de tourner autour de l’imagination telle qu’elle peut ou non s’exprimer dans les familles de Villiers-le-Bel. A quoi sert au fond notre imagination ? Qui l’utilise dans sa vie avec les enfants ? Est-ce qu’elle sert à raconter des histoires qui se transmettent d’une génération à l’autre ? Au fil des rencontres, il nous a semblé que l’imagination, c’était un peu comme la belle endormie…Quand on la réveille, elle ne vous lâche plus si facilement… » Anne et Thierry, les deux comédiens d’ACTA chargés d’animer les ateliers précisent les difficultés qui sont apparues d’emblée : « Les participants commençaient par dire qu’ils n’avaient rien à raconter, explique Anne. Le simple fait de s’exprimer dans un premier temps, d’oser imaginer ensuite, gratuitement, pour le plaisir, est une découverte. On a un peu l’impression de remettre une machine en marche… » Annie Di Gioia, confirme le rôle clé de ces ateliers: « J’interviens sur l’un des lieux d’accueil où se déroulent les séances et j’ai remarqué que les femmes commencent à regarder les spectacles dédiés aux tout-petits avec leurs propres yeux. Elles se laissent aller à leur propre émotion au lieu de se concentrer essentiellement sur les réactions des enfants. C’est un pas important… » Jean-Christophe Tailliez conclut la discussion en s’appuyant à nouveau sur sa propre expérience de stagiaire : « Je perçois dans tout le travail mené par ACTA en direction de la petite enfance, un mouvement essentiel vers l’adulte. Si on parvient à réveiller chez lui le désir d’imaginer et de partager, on réanime l’espoir de recréer un monde à nous, où il fait meilleur vivre… »

Contes d’hier et d’ailleurs pour ici et demain


A l’enthousiasme des partenaires fraîchement emballés fait écho l’après-midi même la passion coriace d’une pionnière : Anne-françoise Cabanis, une figure majeure du mouvement de création dédiée à la petite enfance. L’ancienne directrice du Festival Ricochets dresse le bilan d’une vingtaine d’années d’actions militantes pour réaffirmer ses convictions, poétiquement résumées par la lecture d’un texte de Joëlle Rouland, auteur de nombreuses pièces pour le jeune public. Anne-françoise expose rapidement son nouveau projet « Culture 2000 », qui doit déboucher sur un grand festival de la création européenne pour les tout petits en 2006 (lire notre interview). Mais il est largement temps d’introduire le débat au programme de l’après-midi : Comment tenir compte de l’imaginaire des cultures familiales différentes pour favoriser l’épanouissement du tout-petits ?
C’est toujours dans l’idée de questionner les liens entre l’imagination et la singularité de chaque culture qu’Agnès donne la parole à l’ethno-psychiatre Tahar Bahal. Un point de vue très confrontant pour les artistes. Le scientifique a rappelé que la place et la représentation des enfants diffèrent d’un continent à l’autre. Pour exemple, il explique longuement le cas des enfants en Afrique : avant d’être eux-mêmes, ils sont une sorte de « continuité » d’un ancêtre dont ils portent le prénom. Il y a là une prédestination à laquelle il est difficile d’échapper et qui rompt avec le souci très occidental de se construire comme individu unique. Il précise aussi l’existence d’une relation au monde invisible qui induit une structure de l’imaginaire radicalement différente de ce qui nous est familier. De quoi semer le trouble dans l’assistance qui questionne soudain la validité de ses démarches. Est-ce qu’il n’existe pas quand même un fond émotionnel universel ? Et malgré la fatigue, les participants prennent encore le temps de se recentrer, et repartent à l’attaque… Ils ne se quitteront pas sans réaffirmer la force de l’élan qui les rassemble : fouiller, défricher toujours plus avant ce territoire commun aux enfants, aux adultes, d’où qu’ils viennent. Une exploration militante pour sentir vibrer à chaque nouvelle création un souffle d’humanité élémentaire…

Céline Viel