Sous la Table
Compagnie ACTA Agnès Desfosses (France)
- de 1 an1/2 à 3 ans1/2 / Théâtre
Conception et mise en scène : Agnès
Desfosses
Scènographie : Patricia Lacoulonche
Texte : Yves Nilly
Musique : Yvan Kaladji
Interprétation : Anne Cammas et Thierry Gary
Coproduction : Festival Enfantillages
en Seine Saint Denis, Théâtre Gérard Philippe de Saint Denis,
Acta-compagnie Agnès Desfosses, Festival pour « Culottes courtes
» de Sevran ; l’aide aux compagnies du Ministère de la culture-DRAC
Ile de France, le Conseil Général du Val d’Oise, l’ADDC/Dordogne,
le contrat ville et le FAS de Villiers-le-Bel
A
la maison de quartier des Carreaux à Villiers-le-Bel (95), il est neuf
heures du matin et c’est l’effervescence. Parents et assistantes
maternelles se pressent aux côtés des tout-petits dans la pièce
étroite que les responsables du lieu ont provisoirement muée en
vestiaire. Les poussettes sont pliées, les manteaux empilés à
la va vite sur un coin de table, et tout le monde se balade en chaussettes…
Direction la grande salle attenante au hall d’accueil. C’est là
que la compagnie ACTA présente « Sous la Table », un spectacle
qui ne cesse de tourner depuis sa création en 1996…. On entre…
A l’échelle des tout-petits, l’espace se découvre
de nouvelles perspectives. Oubliée la traditionnelle confrontation entre
salle et scène. Ici, c’est un peu à chacun d’inventer
sa place, au fil de tout ce qui se joue, en réalité comme en imagination.
Un grand vaisseau de soie froissée s’est échoué au
centre de la salle…Mais combien d’enfants l’ont réellement
remarqué ? Happés d’emblée par le gai babillage du
mystérieux duo qui les accueille, les spectateurs ignorent le bateau
qu’on dirait tapi dans l’ombre pour entourer les intrigantes créatures
qui peaufinent leur maquillage de scène. Eclats des lignes asymétriques
sur les visages délicatement fardés : Une vague scintille sur
la cime d’un sourcil, éclabousse de sa lueur bleutée la
peau dorée d’une paupière, avant d’imprimer sa morsure
au sillage tremblé des lèvres… Faut-il avoir peur, sourire,
ou simplement s’étonner ? Les réactions contrastées
des enfants disent déjà tout cela….et beaucoup plus. Les
pleurs soutenus d’une fillette forcent les deux comédiens à
hausser légèrement la voix. Pas de codes connus à l’avance
dans ce théâtre-là. Il faut apprivoiser un public qu’on
n’a pas encore dressé à se tenir… Une chance
? La nounou de la fillette en question entame embarrassée les premières
manœuvres de repli. Comment est-elle censée réagir ? Doit-elle
sortir ? Patienter un peu ? Mais qui pourrait répondre à sa place
?… D’un coup, c’est le calme plat, avant une nouvelle déferlante
de sanglots, entrecoupées de longs silences, et parfois de rires timides…
Une manière immédiate d’être pleinement là,
d’une minute à l’autre, du début à la fin…
Anne Cammas et Thierry Gary, les deux comédiens du spectacle savent quelle
partie délicate ils doivent jouer ici. Ne rien forcer, ménager
toutes les transitions nécessaires pour partager avec les enfants le
plaisir de rêver ensemble. A la coupe altière des costumes répond
la douceur d’une gestuelle exactement mesurée. Question de rythme.
Le flot quasi ininterrompu des paroles bizarres semées de borborygmes
ne brouille jamais le timbre clair et jovial des voix. Art de la nuance, envie
simple de jouer, et partout, soin infini du détail. De quoi créer
le cadre propice aux surprises et tisser avec les spectateurs des liens de familière
étrangeté. Une vaguelette dessinée par les artistes au
dos de chaque menotte permet de faire « co-naissance ». Question
de regards, et de présence. Un léger trait de pinceau engage la
confiance : « de toi à moi, entre nous désormais, le désir
commun d’embarquer… », fil d’Ariane aussi précieux
que fragile ...
Difficile de poursuivre sans recourir au « je ». Les comédiens
invitent tout le public à changer de point de vue. Cap sur le vaisseau
de soie froissée, tout irisé de nacre, de sable et de grand vent.
Les plus jeunes n’ont pas l’âge de la marche. Ils se lancent
quand même à l’abordage, escaladant les petites passerelles
de bois qu’un jeu astucieux de bascule transforme ensuite en bancs commodes.
L’œil rivé au ras de la table-océan, je déguste
comme les enfants le ballet des gourmandises visuelles, tactiles, gustatives
et sonores qui ondoient à la surface, avant de plonger dans le secret
de territoires dont je ne soupçonnais même pas l’existence.
Grimaces inquiètes, sourires ébahis, regards anxieux, curieux,
radieux des enfants… Un incroyable nuancier de sensations miroite à
visages ouverts. Comment ne pas céder au vertige de toutes les émotions
qui affleurent ? Au moment de débarquer, je me sens vivifiée,
et je me sais plus libre. Sensation si intime d’avoir partagé avec
les enfants un souffle d’humanité élémentaire.
Du grand art…
Céline Viel